mardi 5 juillet 2022

Bernard Thévenet : « Pour gagner un Tour de France, il faut un mixe entre Bardet et Pinot »

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Mythique double vainqueur du Tour de France en 1975 et 1977, Bernard Thévenet sort un nouveau livre (Thévenet – Le mythe illustré, aux éditions Mareuil) en revisitant les plus beaux moments de sa carrière en photos. A l’approche du début du Tour de France, il s’est longuement confié pour Le Quotidien Du Sport.

Vous sortez un nouveau livre, pouvez-vous nous le présenter ? 

C’est un livre où il y a beaucoup de photos, environ 150, qui ont déjà été vues, mais aussi d’autres clichés que j’ai ressortis des valises. J’en avais oublié quelques-uns. Par exemple, une image où José Catieau, un coéquipier, est dans une séance de yoga, et ça m’a rappelé mon époque où j’en pratiquais. Ça me permet parfois de raconter de nouvelles histoires, parce qu’on tombe sur des photos rappelant des souvenirs oubliés. 

Depuis trois ans, nous assistons à l’ascension d’un jeune Slovène, Tadej Pogacar. Pour vous, est-ce le nouveau Merckx car il gagne partout ? 

C’est impossible de retrouver le nouveau Merckx. Souvent, on me demande la différence entre les cyclistes des années 70 et maintenant. La grande différence, c’est qu’à l’époque, pour être un coureur, il fallait tout faire, comme les courses d’un jour, d’une semaine et les grands Tours. Maintenant, les cyclistes sont devenus beaucoup plus spécialisés et ont, en plus, des objectifs annuels. En ne pratiquant pas de course toute l’année, ils s’entraînent, quand même, une bonne partie sur un objectif, après prennent un moment de repos et préparent une nouvelle compétition. Quand on parle de ski, c’est impossible pour un skieur d’obtenir les trois médailles, la descente, le slalom et le géant. Maintenant, c’est compliqué d’être un coureur complet à la Merckx, car tout est devenu ultra spécialisé. 

C’est ce qui arrive en ce moment avec Alaphilippe qui est plus un coureur de classiques.  

Si j’étais à la place d’Alaphilippe, je viserais plus à faire des coups, comme il a accompli, au lieu de viser le classement final. Julian a plus à gagner en se préparant bien pour Liège -Bastogne-Liège ou le championnat du monde qu’à viser le Tour. Il faut reconnaître qu’il a réalisé un truc extraordinaire au championnat du monde.  

Est-ce plus facile de gagner le Tour de France aujourd’hui qu’à votre époque ? 

Plus facile, je ne sais pas. Si on est comme Pogacar oui. Si on est vraiment une classe au-dessus des autres, oui.

« Je n’ai pas de doutes sur Pogacar »

Avez-vous des doutes sur lui ?

Non je n’ai pas de doutes. Je n’ai pas de raison de douter. Il est au-dessus des autres, mais maintenant on a des méthodes d’entraînement qui permettent d’amener les athlètes à ce niveau. Les coureurs arrivent en très bonne condition physique. Par exemple, dans le Tour de France de maintenant si dans une équipe, un coureur tombe ou a un pépin, il n’abandonnera pas parce qu’il est vraiment préparé pour être en bonne condition physique. Alors qu’avant, j’ai connu dans le Tour de France au moins 30 % de déchets. Les gars n’arrivaient pas bien préparés et se vautraient de jour en jour, ou au contraire, ils étaient en très bonne condition physique, mais, à la fin, ils ne pouvaient plus suivre… Alors que maintenant, ils sont suivis et sont vraiment bons partout. C’est vrai que pour le coureur qui n’est pas au niveau de Pogacar, ça devient vraiment très compliqué de gagner le Tour de France. Mais où peut-on attaquer Pogacar ou même Bernal ? Ce sont quand même des gars qui n’ont jamais de défaillances, tout comme leurs équipiers.

On sait qu’avant, à votre époque, les Français étaient plutôt bons dans l’exercice du Tour de France. Comment expliquez-vous qu’il n’y en a aucun qui ait remporté la compétition depuis 1985 ? 

On a un problème en France, peut-être pas que dans le vélo d’ailleurs. Parce qu’on a de très bons juniors et espoirs. La preuve, plusieurs coureurs sont sacrés champions du monde junior/espoir. Mais quand ils arrivent à un certain niveau, on a l’impression que les étrangers commencent à progresser alors qu’en France ils commencent à stagner. 

Les Français doivent-ils partir dans des équipes étrangères pour être plus performants à l’instar de Julian Alaphilippe ou Romain Bardet ? 

Peut-être. Ils doivent avoir moins de pression dans les équipes étrangères. Ils sont moins suivis, moins épiés… Je ne pense pas que les managers français ou directeurs sportifs soient mauvais, mais les Français qui vont dans des équipes étrangères n’explosent pas non plus.

Le livre indispensable à tous ceux qui ont vibré devant les prouesses du champion ! En collaboration avec Jean-Paul Vespini, Bernard revisite les plus beaux moments de sa carrière en images, grâce aux magnifiques photos de ses plus beaux exploits.

Thévenet, le mythe illustré, 30 euros aux éditions Mareuil

Vous qui avez géré l’équipe de la Redoute, ça se passait comment ?  

C’était encore l’ancien cyclisme, il n’y avait pas d’entraîneur comme il y a maintenant. Le directeur sportif faisait un peu tout, un peu manager, un peu entraîneur. Ça commençait un peu à changer avec Bernard Tapie, quand il a amené Paul Koechli qui, lui, est un entraîneur. On commençait à en avoir, comme dans l’athlétisme. De ce côté-là, le vélo, on était en retard. Maintenant, on l’a comblé avec un groupe de 27, 30 coureurs.  En tout 50 personnes, parce qu’il y a plusieurs entraîneurs et directeurs sportifs, mais aussi plus de mécaniciens, de soigneurs, un médecin qui est tout le temps-là, un nutritionniste à plein temps… Dans les grandes courses, un cuisinier est présent pour être sûr de la bonne alimentation des coureurs. Cela s’est énormément professionnalisé, et, là aussi, cela explique pourquoi les coureurs n’ont pas, enfin rarement, de défaillances, en étant bien suivis. Puis, maintenant, les cyclistes, grâce à des moyens, sont mieux contrôlés, pour leur donner la capaciter d’être à fond pendant une journée de course. On va leur dire tu fais ça et s’il fait bien son boulot, il sait qu’il va pouvoir aller jusqu’au bout du Tour de France.

Cette édition peut aussi être l’année de Bardet, il a toutes les qualités pour, mais pensez-vous que son rival Pinot peut aller au bout quand on connaît son point faible qui est son mental ? Croyez-vous-en eux cette année ? 

Il faut un mix des deux (rires), mais je ne pense pas qu’ils sont capables de battre Pogacar ou Roglic. 

« C’est dommage que Raymond (Poulidor) n’ait pas vu Mathieu (Van der Poel) avec le maillot jaune… »

Comment expliquez-vous que les Français aient des lacunes en contre-la- montre ? Est-ce un problème de formation ? 

Oui, la Fédération l’a découvert et incite, depuis deux ou trois ans, les organisateurs à créer des contres-la-montre. A mon époque, on appelait le contre-la-montre l’épreuve de vérité.  On voulait, donc, être bon dans cette épreuve. Peut-être aussi parce qu’on avait des directeurs sportifs,dirigeants amateurs, qui aimaient bien le contre-la-montre et, finalement, essayaient de bien éduquer leurs coureurs pour cela. 

Aujourd’hui, on voit de plus en plus de préparateurs mentaux spécifiques, pour la descente, pour grimper… Est-ce une bonne chose ? 

Le préparateur mental n’existait pas dans les années 70.  C’est apparu dans les années 90, mais je ne pense pas avant.  A l’époque, le directeur sportif enseignait tout à ses coureurs. Moi, par exemple, quand il y avait une course à étapes avec un contre-la-montre, je demandais à tous mes coureurs de le courir à fond. Même s’ils étaient 60ème. Certains n’étaient pas chauds, je leur disais : “Imagines, tu es leader d’une course à étapes, et un contre-la-montre approche. Tu n’as jamais travaillé le chrono de ta vie, après tu vas paniquer en ne sachant pas faire.”  Puis peut-être pendant un moment, on a laissé faire les coureurs qui ne se sentaient pas concernés, en ne les obligeant pas à s’impliquer dans le contre-la-montre. Ensuite, ils ne savaient pas faire à cause du manque d’expérience.  

Dans votre carrière, vous avez couru avec Raymond Poulidor, aujourd’hui c’est son petit-fils, Mathieu van der Poel, qui prend sa place. Qu’est-ce que ça vous fait de le voir courir ?   

Cela m’a beaucoup ému quand Mathieu a pris le maillot jaune. Son grand-père ne l’a jamais eu, en l’ayant raté une fois de 2 secondes, puis une autre fois de rien du tout. On oublie souvent quand il y a eu la fameuse rivalité anti-Poulidor au Puy de Dôme, la paire Jiménez-Bahamontes était la plus forte. Mais si les deux n’étaient pas devant, Raymond aurait empoché la bonification et le maillot jaune. Enfin, j’étais au bord des larmes quand j’ai vu Mathieu le prendre. C’est dommage que Raymond n’ait pas pu voir cela…

Pensez-vous qu’il puisse un jour gagner le Tour de France ?

Je ne pense pas… J’ai des doutes sur ses capacités de grimpeur pour pouvoir remporter le Tour de France. Il a des qualités énormes, mais il faut bien passer la montagne et le contre-la-montre pour gagner le Tour. Aura-t-il le même palmarès que son grand-père ?  Ce n’est pas sûr. 

Dans cette édition, voyez-vous une surprise comme Vingegaard l’année dernière qui a terminé 2ème ?

Comme je l’ai répété précédemment, les coureurs sont entrainés de plus en plus. Malgré tout, je pense qu’il y aura de moins en moins de surprises.

La Slovénie a la chance d’avoir Pogacar, mais aussi Roglic. Pensez-vous qu’ils ont plus faim que les Français ?

Peut-être, mais il n’y a pas que ça. Il faut avoir des qualités fondamentales pour cela.  Peut-être qu’on se trouve avec une génération de quatre ou cinq bons coureurs nationaux. Et peut-être que dans six ou sept ans, il y en aura plus. Au départ, il faut quand même un potentiel important. Pogacar, à 18 ans, faisait déjà des courses avec des pros. Les Slovènes doivent avoir deux ou trois phénomènes en même temps.Nous, on a eu Hinault et Fignon en même temps. Puis, on avait Gérard Saint, Anquetil, aussi Roger Rivière et Poulidor un peu en dessous, mais on a comme cela parfois des générations spontanées. Quelquefois, une région sort trois ou quatre bons coureurs. Pour mon cas, avec le département de la Saône-et-Loire, dans les années 70, sept ou huit pros ont participé au Tour de France. Cela étant, on a attendu 20 ans sans voir personne. 

2022 peut-elle être l’année de Roglic qui a perdu en 2020 à cause du dernier chrono ?

Sur ce que j’ai vu, Jumbo a une sacrée bonne équipe. Mes doutes sont sur celle qui entoure Pogacar. S’il y a un moment où il est en difficulté, cela ne sera pas comme d’habitude. Avant, les tactiques bizarres de ses adversaires l’ont bien aidé. Cette année ne se passera peut-être pas pareil, ce sera sans doute plus dur pour lui. Jumbo a une carte à jouer. 

Propos recueillis par Louis Douchin et Kevin Thube

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