vendredi 2 juin 2023

Dominique Colonna : « Albert Batteux n’autorisait que les journalistes communistes »

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Jean-Marc Azzola
Jean-Marc Azzola
Journaliste

Le gardien international français (13 sélections), Dominique Colonna aujourd’hui âgé de 93 ans, évoque cette splendide équipe de Reims en 1958, auteur du doublé coupe-championnat, et dont il défendait les cages. L’occasion aussi pour lui de revenir sur cette finale de Coupe de France avec humour, et de rendre un hommage appuyé à son entraîneur, Albert Batteux. Un homme qui l’a profondément marqué.

Quels souvenirs vous reste-t-il de cette année 1958 avec Reims ?

Quand, dans une équipe, vous avez des joueurs de la trempe de Fontaine, Piantoni, un des plus grands joueurs passés en France, et consorts, on ne pouvait qu’être champions de France ! (rires) Reims était vraiment une grande équipe.

Champions de France et… vainqueurs de la Coupe de France aussi. Le 18 mai 1958 vous aviez battu Nîmes (3-1)…

Exactement. A l’époque, ce n’était pas comme maintenant sur le plan des transferts. Quand il y en avait un dans un club, c’était un événement. De nos jours, c’est de l’ordre de la banalité. Reims avait une grande équipe. Mais on avait dû faire face aussi à une très belle équipe de Nîmes en finale. A l’époque, les Crocos constituaient une équipe de grande qualité.

Il y avait les Akesbi, Skiba notamment. C’était la brigade du midi (rires). Moi-même j’ai débuté en tant que professionnel dans le midi à Montpellier. J’avais 19 ans à peine. J’ai aussi joué à Nice (entre 1955 et 1957, Ndlr). Pour en revenir à Nîmes, leur entraîneur était Kader Firoud.

Si je parle d’Afrique, je parle là d’Afrique du Nord. Je suis bien placé pour le savoir. J’ai été le premier entraîneur blanc diplômé en Afrique. J’ai fait deux ans en tant qu’entraîneur du Cameroun (entre 1963 et 1965, Ndlr).

A titre personnel, qu’a représenté ce doublé dans votre carrière ?

C’était inespéré au départ. Il faut quand même se dire qu’il fallait monter à Paris. En ce temps-là, il y avait une bonne équipe aussi là-bas, c’était le Racing. Je suis passé aussi par le Stade Français (entre 1949 et 1955, Ndlr). Il y avait un peu de tout. Quelques uns devenaient des vedettes. Il faut dire que mon beau-père était célèbre aussi.

C’était Edmond Delfour. Il avait été cinquante fois international à l’époque (41 fois entre 1929 et 1938, Ndlr). A une époque, il entraînait le Stade Français (1952/1953, Ndlr). Je me souviens un jour, il n’avait pas de voiture. Je l’avais amené chez lui. Puis, j’ai rencontré une personne qui allait devenir mon épouse. C’était aussi un nom célèbre car le grand-père avait eu à faire avec la bande à Bonnot. Il y avait de quoi écrire (rires).

A quoi ressemblait cette équipe de Reims en 1958. Une équipe de copains ou une association de grands joueurs ?

Nous avions surtout un jeune entraîneur. Il s’appelait Albert Batteux. Il avait acheté une villa à Ajaccio. Je le considérais un peu comme un Corse. C’est comme cela que je l’ai connu. J’étais le seul à le tutoyer. Je descendais le voir quand il avait acheté cette maison sur l’île. Pourtant « Justo » et même Kopa qui avaient le tutoiement facile, disaient vous à « Bébert ». Moi, je lui disais « tu ».

« J’étais le seul à tutoyer Batteux »

Mais qui était vraiment Albert Batteux ?

Il avait toutes les qualités. D’abord il avait été un très bon joueur (milieu de terrain, Ndlr). Il avait fait une belle carrière. Il avait même joué en équipe de France (8 sélections, Ndlr). Mais il avait eu un souci au genou. Chaque veille de match, il nous tenait une conférence. Il revenait sur les bêtises que nous faisons ainsi que les bonnes choses. Donc, les samedis on se réunissait dans un café à Reims. C’était à chaque fois un moment attendu.

Il n’y avait que deux journalistes à sensibilité communiste, autorisés à venir. Le but était de revenir sur le match d’avant, gagné ou perdu, et de se projeter sur celui d’après. Cette préparation de match, c’était un poème. Pas loin de nous, les gens se bousculaient pour l’écouter. Tellement de monde cherchaient à rentrer ! Batteux imposait le respect.

Pas uniquement car il était Rémois. Il voyait tout. C’était un visionnaire hors pair. Peut-être qu’il s’était un peu cherché aussi au départ. Car c’était sa première expérience en tant qu’entraîneur. Quand on y pense, c’était quand même fou de voir ce peuple parisien se déplacer le dimanche de la capitale vers Reims. C’était une grande procession.

Mais derrière tout cela il y avait quand même un peu de politique (rires). Les Batteux étaient en général un peu communistes. Ils formaient une grande famille. C’était un peu le clan. Albert était issu d’un milieu ouvrier.

Batteux, un homme écouté et respecté

Et dans cette équipe de 1958 un joueur était-il particulièrement mauvais perdant avec un esprit compétiteur ?

A l’époque, Robert Jonquet était notre capitaine. C’était un garçon peu bavard, mais il disait toujours ce qu’il fallait dire. Après, quoi qu’il en soit, les causeries de Batteux étaient suivies.

Comment viviez-vous la concurrence avec René Jacquet ?

On était trois gardiens et il y avait Jacquet effectivement. On s’entendait bien. J’étais nouveau. Mais bon Batteux ne faisait aucune préférence.

A cette époque, quel regard portait le grand Real sur Reims ?

Les dirigeants du Real aimaient bien ce que Reims proposait en matière de football. Il y avait bien des similitudes et des différences dans la manière de jouer entre ces deux équipes.

Le Real allait un peu plus loin que nous pour aller chercher des joueurs. Sous la direction de Santiago Bernabeu ils avaient des moyens financiers plus conséquents que ceux dont nous disposions. Je me souviens notamment qu’on avait disputé deux matches amicaux contre eux à Oran.

Une ville où il y avait une forte population hispanique. C’était à la suite du transfert de Raymond Kopa aussi. Il y avait eu une convention de fixée. Quand Reims et le Real se rencontraient, c’était toujours une grande fête. A la sortie des vestiaires, un jour, Di Stefano m’a dit : « Colonna, on roule et un but ». C’est ce qu’il a fait. Quant à Raymond Kopa, c’était la star française. Passer comme il l’avait fait dans une équipe étrangère, c’était très rare. Mais on était de bons amis.

Finalement, si vous deviez résumer en quelques mots cette équipe de Reims, vous en diriez quoi ?

Je retiens surtout la cervelle de Batteux (sic). N’oublions pas qu’il avait une petite trentaine d’années quand il est passé de joueur à entraîneur. Mais en ce temps-là à Reims, à chaque poste, il y avait un très bon joueur aussi.

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