samedi 20 juillet 2024

Football : l’ère des clubs « oligarques », ou pourquoi l’OM ne gagnera plus jamais une Coupe d’Europe

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Par Thierry Granturco, spécialiste en droit du sport*

C’est un constat amer pour tous les adversaires du foot business. En 2023, plus un club de football dispose de moyens financiers, plus il peut enrôler des joueurs performants et plus il est en capacité de remporter des compétitions.

Ce mouvement est né à la fin des années 1990. Il est la conséquence du fameux arrêt Bosman rendu par la Cour de Justice des communautés européennes (CJCE) le 15 décembre 1995. Cet arrêt historique a libéralisé le marché des transferts de joueurs et permis aux clubs les plus fortunés d’acheter à d’autres clubs leurs meilleurs joueurs. Ainsi, petit à petit, une véritable oligarchie s’est constituée dans chaque championnat national, et plus largement en Europe.

La domination de ces clubs « oligarques » du football, qui ont parfois eux-mêmes été rachetés par des « oligarques » russes, est de moins en moins remise en question au fil des saisons. Parfois, un « challenger » surgit pour réintroduire un peu d’aléa sportif. Mais force est de constater que la « glorieuse incertitude du sport » a quasiment disparu du football au niveau national. Et qu’elle s’amenuise dangereusement au niveau européen.

Or, sans enjeu dans une compétition, cette dernière présente-t-elle encore le moindre intérêt ?

Le cas français est particulièrement édifiant

Depuis l’arrivée du Qatar à la tête du Paris Saint-Germain (PSG) en 2012, le club parisien a remporté 9 titres de Champion de France sur 12 possibles, et lorsqu’il n’a pas été Champion de France, il a été vice-Champion de France derrière Montpellier (2012), Monaco (2017) et Lille (2021). Le PSG a, également, remporté 9 Trophées des champions sur 12 possibles, 6 Coupes de France sur 12, et 6 Coupes de la Ligue sur 9. Au total, faites le calcul : le PSG a remporté 30 des 45 compétitions françaises de ces 12 dernières années.

Dorénavant en France, quand une compétition débute, la question n’est plus de savoir qui pourra la remporter. Mais elle est de savoir qui pourra, éventuellement, empêcher le PSG de la gagner.

La question se pose d’une manière d’autant plus légitime que lors de la saison 2022-2023, le PSG a affiché un budget de 700 millions d’euros, pour un chiffre d’affaires déclaré pour la saison 2021–2022 de 654,2 millions d’euros, se plaçant devant l’Olympique de Marseille (OM) et l’Olympique Lyonnais (OL), avec chacun 250 millions d’euros. A titre de comparaison, le plus petit budget, celui d’Ajaccio, a difficilement atteint les 22 millions d’euros.

Le même phénomène se produit en Allemagne

Sur la même période, 2012-2023, le Bayern de Munich a remporté 11 titres de champions sur 12 possibles, dont les 11 derniers. Les Bavarois ont, également, remporté 5 des 12 dernières coupes d’Allemagne. Avec le plus gros budget du championnat et un chiffre d’affaires déclaré de 653,6 millions d’euros pour la saison 2021-2022, ils arrivent loin devant le dauphin, le Borussia Dortmund, qui a déclaré un chiffre d’affaires pour la même période de 356,9 millions d’euros. Le Bayern domine le football allemand de la tête et des épaules.

Avec des chiffres d’affaires respectifs de 713,8 millions et de 638,2 millions d’euros pour la saison 2021-2022, les Madrilènes et les Catalans ont remporté, sur ces 20 dernières saisons, 6 titres pour les premiers et 11 titres pour les seconds, soit 17 titres sur 20 possibles. Le Real de Madrid a, de la même façon, gagné 3 Coupes d’Espagne sur la même période, contre 7 pour Barcelone. Les titres restants ont principalement été remportés par l’Atletico de Madrid, le… troisième plus gros budget de la Liga espagnole.

Sur les 12 dernières années, correspondant à l’arrivée du Qatar au PSG, la Juventus de Turin a remporté 9 titres de champion et 5 coupes d’Italie. Sur 20 ans, la Juventus a conquis 12 titres – dont un a été annulé sur fond de scandale. Au total, 6 ont été raflés par l’Inter de Milan – qui a aussi gagné 6 coupes d’Italie durant cette même période – et 3 par le Milan AC, qui a décroché 1 coupe d’Italie durant cette période. Sans surprise, la Juventus de Turin, l’Inter de Milan et le Milan AC sont, dans cet ordre, les 3 clubs les plus riches d’Italie avec des chiffres d’affaires annoncés pour 2021-2022 de respectivement 400,6 millions d’euros, 308,4 millions d’euros et 264,9 millions d’euros.

En Angleterre, les ultra riches dominent les riches

Enfin, et pour conclure, le championnat anglais, le plus doté de la planète, voit les plus riches parmi les plus riches se partager les honneurs puisque depuis 2012, Manchester City aura été 6 fois Champion d’Angleterre, Chelsea 2 fois, Manchester United, Leicester et Liverpool 1 fois chacun, sachant que ces clubs figurent parmi les 20 clubs les plus puissants du monde.

Et au niveau européen ?

On pourrait se dire que c’est le problème des championnats nationaux… Sauf que la reine des compétitions, et la plus dotée financièrement, est la célèbre Ligue des Champions. Celle qui oppose les meilleurs clubs européens. Or, ces 12 dernières années, que constate-t-on ? Que la Ligue des Champions a été gagnée 5 fois par le Real de Madrid, 2 fois par le Bayern de Munich et Chelsea, et 1 fois par Barcelone, Liverpool et Manchester City. Les mêmes clubs qui dominent déjà les championnats nationaux. 

Si nous étendons cette période de 12 ans à 20 ans, nous retrouvons encore une fois les mêmes clubs, à l’exception de Porto, qui a gagné la compétition en 2004. Si nous étendons cette période à 30 ans, nous retrouvons alors l’OM et l’Ajax d’Amsterdam. Et pour que les choses soient bien claires, disons-le : Porto, Marseille et l’Ajax d’Amsterdam ne font pas partie de la nouvelle oligarchie du football européen. Ils ne pourront plus gagner la Ligue des Champions. En d’autres termes, ce qui était possible il y a 30 ans, voire même il y a 20 ans, ne l’est plus aujourd’hui.

A quoi bon s’opposer à la création d’une Ligue européenne privée ?

Le PSG montre chaque année, au désespoir de ses supporters et de son propriétaire, qu’il ne suffit pas d’être riche pour gagner au niveau européen. Mais il est devenu évident, en revanche, qu’il est impossible de gagner au niveau européen sans être riche.

De nombreuses voix se sont élevées, au cours des derniers mois, pour contester le projet de création d’une Ligue européenne privée, à l’initiative des clubs « oligarques », dont le but est de figer dans le temps ce nouvel ordre sportif, en sécurisant leurs sources de revenus. Mais à quoi bon s’y opposer ? Puisque cette « Super Ligue européenne » existe déjà ! Les résultats des compétitions européennes le prouvent. Et cette Super Ligue a été constituée par… l’UEFA.

*Thierry Granturco est avocat aux Barreaux de Paris et de Bruxelles, spécialiste de droit du sport et des nouvelles technologies. Il est actif dans le milieu du football professionnel depuis 30 ans après avoir lui-même joué à haut niveau à l’Olympique Lyonnais (OL). 

1 COMMENTAIRE

  1. La conclusion est un peu fausse. L’UEFA n’a jamais voulu faire de sa ligue des champions une « superligue ». Par contre, l’UEFA a cédé petit bout par petit bout des concessions aux puissants clubs. Ces concessions (nombre de places qualificatives qui sont passé de 1 à 2 puis 3 et enfin 4 pour les gros pays, distribution des droits TV indexés sur les résultats sur cinq ans, gouvernance de l’instance par les présidents de clubs..) ont créé la situation actuelle. Désormais il est trop tard pour retrouver un équilibre, les gros clubs sont trop riches, trop installés et trop puissants politiquement pour être rattrapés par les autres. La seule solution que je vois à moyen terme serait de créer un championnat européen. Ce serait une sorte de superligue certes, mais au moins les vingt participants auraient l’ambition de gagner le titre, ce qui n’est pas le cas dans nos ligues nationales (France, Allemagne, Espagne..)

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