samedi 13 juillet 2024

Gervais Martel : « Il faut rester très vigilant, en football, on va beaucoup plus vite à se casser la figure qu’à gagner »

À lire

Président du RC Lens, pendant 24 ans, Gervais Martel parle avec passion des Sang et Or. Témoin de l’évolution du football, il porte un regard précieux sur un club qu’il garde chevillé au cœur, dans l’excellent livre Y A RIEN QUI VA MAL.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Gervais Martel : Je m’occupe d’une association qui veut emmener 15 000 enfants défavorisés aux Jeux Olympiques et Paralympiques. On me disait : « Mais pourquoi tu fais pas un truc pour ça… » J’ai décidé de faire ce livre, avec Bernard Lions, en me disant qu’on utilisera les profits pour financer une partie de ce projet. C’est l’occasion qui a fait le larron…

Le 31 octobre dernier, à l’occasion du match des légendes du RC Lens, Gervais Martel affiche un bonheur non dissimulé à revoir ses anciens joueurs, dont ici, Tony Vairelles.

Quand on lit ce livre passionnant, on se dit que vous ne pouvez pas être heureux, si le Racing Club de Lens ne l’est pas…

Quand Lens traverse des difficultés, c’est très difficile pour moi. Je suis tombé dans la marmite à l’âge de 5 ans, je vis au plus profond de moi ce qui touche le club. Malheureusement, en sport, on ne peut pas toujours gagner. Ces moments de tristesse, il faut savoir les assumer et je les assume.

« Cht’io, tu nous as rendus notre fierté »

Ce livre, plein d’anecdotes et de petites histoires savoureuse, sur un ton assez léger, se dévore, quelques soient les évènements, un peu comme une bande dessinée, façon « Tintin au pays des Lensois »…

Avec Bernard (Lions, journaliste à l’Equipe, NDLR), on a eu la volonté de faire un livre qui ne soit pas fastidieux, qui se lise facilement… Quand on commence à le lire, on ne peut plus en sortir.

Si vous deviez retenir une seule chose de votre long passage à la tête du RC Lens, ce serait la quelle ?

Quand on est champion, en 1998 (après une victoire à Auxerre, lors de la dernière journée, NDLR), 3000 personnes nous attendent à Bollaert. Je croise une dame âgée qui, larmes aux yeux me dit : « Cht’io, tu nous as rendus notre fierté ». Il faut savoir que Les Houillères, qui avaient un impact extraordinaire dans la région, avaient fermé en 1990 et qu’il y avait 20% de chômeurs à Lens. Avec ce titre, les gens ont redressé la tête. Mais, la chose dont je suis encore plus fier, c’est le jour où on a inauguré La Gaillette (centre de formation du RC Lens, NDLR). C’était un acte qui assurait la pérennité du club.

A contrario, votre pire souvenir ?

Lors de la saison 2007/2008, quand on descend alors qu’on avait une équipe pour finir dans les 5 premiers. C’est aussi l’année ou on perd la finale de la Coupe de la Ligue contre le PSG, avec la fameuse banderole (on pouvait lire en tribune, une banderole installée par les supporters du PSG : « Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les Ch’tis »). On avait trois matchs de retard, mais on ne prendra qu’un point… Quand on descend, ma première pensée est pour tout le personnel du club. Ils sont venus avec moi, ce n’est pas pour se faire virer parce que le club n’a pas eu les résultats sportifs.

Y a rien qui va mal, un livre plein d’anecdotes et de petites histoires épiques, racontées par Gervais Martel, avec la complicité de Bernard Lions

En Exergue éditions

Vous avez des regrets ?

Je ne suis pas quelqu’un de regrets. C’est comme l’arbitrage, cela ne sert à rien de râler après une décision, de contester… l’arbitre ne reviendra pas dessus. Je suis quelqu’un qui va de l’avant.

« Quand on vendait un joueur, on se tapait dans la main et c’était fini, il n’y avait pas 40 juristes qui intervenaient, des managers ou on ne sait qui… »

Dans les années 80, vous assistez à votre première réunion à la Ligue au côté des Tapie, Bez, Molinari et autre Campora, puis bien plus tard, vous vivez l’arrivée d’investisseurs étrangers à la tête des clubs, un sacré changement…

C’était une autre époque, mais il ne faut pas rester bloqué dessus. Même si j’ai bien aimé ça. A cette époque, quand on vendait un joueur, on se tapait dans la main et c’était fini, il n’y avait pas quarante juristes qui intervenaient, des managers ou on ne sait qui… On était dans un climat, où il y avait quand même moins d’argent, donc forcément moins de contraintes. Je ne vais pas critiquer ce qui se passe aujourd’hui, parce que je continue à aller voir des matchs de foot. Ce qui m’intéresse, c’est le foot, le jeu.. Mais force est de constater que ça a beaucoup changé. Ces présidents que vous m’avez cités, ils étaient passionnés, ils aimaient leur club. Comme voulez-vous qu’il en soit de même aujourd’hui quand vous avez quatre clubs ? ça semble impossible. On est dans une ère complètement différente. Alors, soit on n’accepte pas ça et on ne regarde plus le foot, soit on continue d’aimer le foot. Mois j’aime le foot. On est en 2023 et il faut faire avec.

C’est un autre monde…

Regardez le recrutement. Aujourd’hui, beaucoup de club travaillent sur les « data » (les performances statistiques, en fonction des profils recherchés, NDLR). Moi je préfère quand même voir le joueur, discuter avec lui. Tout ça a évolué. Je ne suis pas critique, je constate, et je ne regrette pas d’avoir vécu à notre époque.

Il y a une déshumanisation du foot, comme de la société d’ailleurs…

A l’époque, beaucoup de présidents mettaient leur argent dans le club, c’est de plus en plus rare. Même s’il y en a encore des gens comme ça. Nicollin à Montpellier, Caillot à Reims, Seurin à Metz… Globalement, c’est une espèce en voie de disparition.

Aujourd’hui, quel est votre regard sur le RC Lens ? Vous devez forcément être heureux…

Bien sûr. D’abord, j’ai eu la chance de rencontrer Joseph Oughourlian (propriétaire et président du club, NDLR). C’est une chance, parce que c’est quelqu’un qui a assuré. On était en L2 quand il est arrivé. Il a fait remonter le club et aujourd’hui, il est récompensé. C’est une chance, aujourd’hui, je vais voir les matchs tranquille. Si j’avait ramené un Kachkar (en 2007, l’homme d’affaire canadien avait fait croire qu’il voulait racheter l’OM, sans aucun moyen financier, NDLR), ou d’autres gugusses qui se baladent dans le football, j’aurais été mal.

« Mamadov, C’est quand même un gars qui a mis plus de 20 millions dans le club. On ne peut pas dire que c’est un météorite qui s’est emparé du club et qui n’a rien fait »

Vous avez forcément mal vécu l’épisode Mamadov…

A un moment, j’ai eu peur. Quand Mamadov m’a lâché, je me suis dis : « Grâce à tous mes potes, je suis le président qui a amené le titre et maintenant, je vais être celui qui l’amène au dépôt de bilan ». J’ai eu des moments qui étaient compliqués, heureusement ça s’est bien fini. Aujourd’hui, je suis content d’aller aux matchs, voir mon équipe préférée, en tant que supporter. Je suis moins engagé, mais j’ai autant d’amour pour eux.

Mamadov, vous avez du mal à lui en vouloir…

Il m’a déçu, notamment quand il ne m’a pas parlé de ses problèmes personnels et qu’il m’a laissé comme un con face aux supporters, mais je le soutiens. C’est quand même un gars qui a mis plus de 20 millions dans le club. On ne peut pas dire que c’est un météorite qui s’est emparé du club et qui n’a rien fait. C’est pour ça que je garde un avis objectif sur lui. Même si on a bien failli passer à la trappe… Ce serait à refaire, je le referais sans doute.

Le 10 mai 1998, le RC Lens gagne à Auxerre lors de la dernière journée de la saison et remporte le titre de Champion de France.

Ce que vous voyez aujourd’hui quand vous regardez Lens vous plait ?

On a une bonne position en Ligue des Champions, en championnat, on s’est replacé à un rang qui nous va beaucoup mieux. Mais je reste toujours très prudent. J’ai tellement connu de moment où on pense que c’est gagné et cela ne se passe pas comme prévu.

On a d’ailleurs coutume de dire qu’on ne gagne pas d’argent en investissant dans le foot…

Ecoutez, je ne sais pas… On voit beaucoup les Américains investir dans le foot, et ce ne sont pas des idiots. Ils ont peut-être des raisons de penser que les droits télé vont flamber… En tout cas, si je récupérais une petite fortune, pas sûr que je décide d’investir dans un club de foot. Demandez à quelqu’un comme Pinault à Rennes, depuis le temps qu’il investit dans le foot. Et regardez le classement du Stade Rennais… Il n’y a rien de facile.

« Personne ne m’a forcé. Ce n’est pas une question d’argent, mais d’engagement »

Personnellement, vous estimez avoir mis trop d’argent dans le club ?

Personne ne m’a forcé. Ce n’est pas une question d’argent, mais d’engagement. Notamment vis à vis des salariés et des gens qui sont en attente autour de vous. Quand ça va mal, c’est plus compliqué. Je vais vous donner un chiffre : quand on descend, en 2008, on passe de 50 millions à 5 millions de droits télé. Vous connaissez une entreprise qui perd 90% de ses revenus et qui réussit à s’en sortir ? Ça a été très dur, mais on a réussi à s’en sortir.

Lens est actuellement en position de se qualifier dans son groupe, en Ligue des Champions, selon vous, le club va terminer dans les deux premiers ?

C’est possible, oui. Tout dépend déjà de ce que va faire Eindhoven à Séville. Nous on va à Arsenal, ça va être compliqué. Si Eindhoven gagne à Séville et qu’on perd, ce sera plié. Même si on pourra toujours espérer terminer troisième et aller en Ligue Europa. Mais aujourd’hui, Séville est encore en vie et veut continuer de croire en une qualification. Donc tout peut se jouer lors du dernier match (Lens – Séville et Eindhoven – Arsenal, NDLR).

Surtout qu’on n’est pas à l’abri d’un succès lensois à  Londres…

Là, on parle d’un exploit possible, oui. Je connais Franck Haise et mes, pardons, les, joueurs et je sais qu’ils se battront jusqu’au bout, qu’ils vont aller à Arsenal pour faire un résultat. Aujourd’hui, avec ces phases de poules, tout peut arriver.

Et puis, en 1998, Lens avait bien gagné à Wembley face à Arsenal…

A l’époque, quand on gagne à Wembley, je ne me réjouissais qu’à moitié. On avait perdu Tony Vairelles, injustement expulsé, et je savais qu’on ne l’aurait pas lors du dernier match contre Kiev. Et finalement, on n’est pas passé.

Pensez-vous revoir un jour le RC Lens champion de France ?

Pourquoi pas… En foot, tout peut aller très vite. La saison dernière déjà, on n’est pas passé loin. Même si ce sera compliqué, parce qu’il y a des écuries avec des moyens financiers importants. On a une bonne génération de joueurs depuis quelques saisons maintenant, alors tout peut arriver. Mais il faut rester très vigilant, en football on va beaucoup plus vite à se casser la figure qu’à gagner.

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