mercredi 17 juillet 2024

Jean-Claude Suaudeau : « A Nantes, on avait 30 ans d’avance sur le Barça ! »

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Frédéric Denat
Frédéric Denat
Journaliste

Depuis qu’il s’est retiré du FC Nantes en 1998, les sorties médiatiques de « Coco » Suaudeau sont rares. Comme vous allez le constater dans cet entretien (réalisé en 2014), elles en sont d’autant plus riches en réflexions et propos intéressants sur le football et son évolution. Universel, son message est aussi intemporel.

M. Suaudeau, à quoi ont ressemblé vos premières années de footballeur ? 

Ma formation, je l’ai faite sur place, naturellement, avec les frères et les copains, sur le stade qui était en bas de chez moi, avec des éducateurs bénévoles qui étaient d’une compétence et d’une disponibilité incomparables. J’étais à Cholet qui était alors, avec Quevilly, un des meilleurs clubs amateurs de France. Mais avant de faire mes débuts, très jeune, en CFA, j’avais fréquenté des petits clubs alentour où j’avais croisé la route de très bons éducateurs. Je ne sais pas si c’était un hasard ou si c’était le cas partout mais ils étaient vraiment très bons. Ce sont eux qui m’ont donné envie de transmettre ensuite. 

N’était-il pas plus facile d’être éducateur dans les années 50-60 que dans les années 2000 ? 

Je ne sais pas si c’était plus facile… Je crois que c’est lié à l’enseignement tel qu’il est diffusé à l’école. A cette époque, on parlait de vocation, de générosité et de disponibilité. Les éducateurs, les enseignants avaient plaisir d’être avec nous, et nous d’être avec eux. Je revois d’ailleurs souvent ceux qui sont encore vivants et ça me fait chaud au coeur. Evidemment, en équipe de jeunes ou même avec les adultes ensuite, nos conditions d’entraînement n’avaient rien de comparable avec ce qui se fait aujourd’hui mais l’encadrement, j’insiste, était remarquable. Je ne suis pas du tout sûr qu’ils aient pour la plupart obtenu des diplômes mais tous avaient joué et la majorité était assez âgée. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où les éducateurs sont de plus en plus jeunes, pas forcément moins bons, mais forcément moins matures. Or, je pense qu’il faut avoir une certaine expérience pour bien comprendre la jeunesse et pour l’aimer également. Aujourd’hui, je les crois trop directifs. Alors qu’il faut avant tout apprendre à jouer. Ce qu’on propose aux gamins manque à mon avis de liberté.

Vous en aviez davantage lorsque vous jouiez, vous en donniez davantage à vos joueurs ? 

On avait une grande liberté d’expression. Il n’y a que lorsque je suis arrivé en CFA à Cholet que j’ai pris conscience de l’importance du résultat, que ça pouvait même prendre le pas sur l’expression individuelle d’un jeune joueur. C’est un paradoxe incroyable dans un processus de formation. J’étais un dribbleur né et j’adorais ça, c’était mon plaisir, j’avais été formé comme ça au contact des mes frères. C’est dans cette progression là que j’ai ensuite su et compris que je pouvais devenir le formateur que je suis devenu. Je l’ai découvert en fait dans mes lacunes de joueur professionnel. Il me manquait une bonne dose de confiance dans mon jeu. Une confiance que j’allais ensuite m’efforcer de donner à tous les joueurs à qui j’allais m’adresser. En essayant de cerner les qualités et les défauts chez les joueurs que j’avais en face de moi, j’ai compris que j’avais la vocation. 

« A Nantes, je faisais de la formation jusqu’à 25 ans avec cette idée permanente de trouver un noyau de 5-6 joueurs qui se multiplieraient entre eux et perpétueraient le processus collectif, d’une génération à l’autre. »

C’est aussi à Cholet et dans votre formation que vous avez puisé les préceptes de ce qui allait devenir le jeu à la nantaise ? 

Oui, certainement, car on tapait dans le ballon autant pour marquer des buts que pour créer des combinaisons entre nous, pour faire travailler notre imagination. Ensuite, très vite, j’ai senti qu’il n’y avait pas cinquante manières de fonctionner à l’entraînement mais une seule liée à la capacité d’adaptation de l’entraîneur. Tout est fonction de ce que vous avez devant vous. Très vite, il faut être capable d’analyser ce que sont vos joueurs et ce qu’ils peuvent devenir. Tout part de là : faire en fonction de… Aujourd’hui beaucoup d’entraîneurs font comme ci ou comme ça parce que ça les arrange. C’est préétabli et pas adapté à tout à ce qu’ils ont devant eux.

Jean-Claude Suaudeau et José Arribas, deux techniciens qui ont marqué l’histoire du FC Nantes.

Qu’est-ce qui est le plus difficile pour un entraîneur de jeunes selon vous ?

Apprendre aux plus jeunes à courir ensemble et à aimer ça, faire que ce ne soit pas rébarbatif. Ce n’est pas courir autour du terrain comme on le voit trop souvent mais au milieu du terrain, les uns en fonction des autres, par rapport à un espace, à soi-même, à l’adversaire. Une fois que les jeunes ont compris ça et qu’ils ont leur esprit orienté dans ce sens, tout est plus facile ensuite techniquement. Ils apprendront à voir avant de marquer des buts. Aujourd’hui, on ne leur fait pas suffisamment comprendre quels sont les éléments à développer pour espérer marquer. J’avoue que ce n’est pas facile à faire mais il y a des éléments distrayants à utiliser pour ouvrir l’esprit des enfants, des jeunes et des moins jeunes. A Nantes, je faisais de la formation jusqu’à 25 ans avec cette idée permanente de trouver un noyau de cinq-six joueurs qui se multiplieraient entre eux et perpétueraient le processus collectif d’une génération à l’autre. 

Ce n’est pas vraiment un discours que l’on entend dans les écoles de foot actuellement ! 

Sans vouloir critiquer je pense effectivement qu’on pourrait s’y prendre différemment… Ici, à Nantes, lorsque j’étais encore en poste, les pupilles du club ne jouaient pas comme les autres équipes de l’Ouest. On avait une qualité de jeu supérieure et beaucoup d’observateurs se demandaient comment on faisait pour parvenir à cette fluidité dans le jeu, à ce plaisir partagé. On contournait les difficultés car on avait une méthode qui nous convenait et qui impliquait une réflexion sur le jeu. Du plus petit au plus grand, du plus rapide au plus lent… ça ne posait aucun problème. 

« L’idée telle qu’elle est développée à Barcelone… je vous assure que c’est la même que celle que nous avons mise en place à Nantes, dans les années 60 et 70 »

Pour être efficacement appliquée, cette méthode ne nécessite-t-elle pas une sensibilité particulière, une intelligence au dessus de la moyenne ? 

Non, il ne faut pas être particulièrement intelligent car c’est d’abord ensemble que ça se passe. Ou alors on parle d’intelligence collective. Mais il est certain que dans ce cadre là l’entraîneur va finir son entraînement presque aussi fatigué que ses joueurs. Son implication doit être différente et supérieure à la moyenne. J’ai eu fini des séances complètement vidé. Et je ne pense pas que ce soit réservé à une élite, au contraire, c’est adaptable à tous les niveaux et à toutes les catégories.

Cette méthode, ne ressemble-t-elle pas à celle qu’applique le Barça depuis un certain Johan Cruyff ? 

Voilà un bon exemple de ce qu’on peut faire dès le plus jeune âge car au Barça ça démarre très tôt. Mais avant le Barça, ce qu’on appelait le jeu à la nantaise -expression que je n’aimais pas particulièrement d’ailleurs- c’était quoi sinon ce que nous montrent les Catalans ? Bon, nous on ne gagnait pas la Ligue des Champions, on s’arrêtait en demi-finale, mais pour d’autres raisons qui n’avaient rien à voir avec le terrain. Prenons l’idée telle qu’elle est développée à Barcelone… je vous assure que c’est la même que celle que nous avons mise en place à Nantes, dans les années 60 et 70, avec Zaéta, dans la foulée d’Arribas. Avec trente ans d’avance et même plus ! 

Pourquoi ça marche mieux au Barça alors ? 

Parce qu’ils ont réussi à trouver une demi douzaine de joueurs supérieurement intelligents qui entraînent tous les autres derrière eux. A Nantes, nous n’avions que deux ou trois joueurs de ce profil… et on en perdait un par an. Je ne suis pas allé voir comment ils travaillent mais, en toute modestie, je suis sûr qu’il y a plein d’éléments de la formation telle qu’elle y est pratiquée là-bas où je n’aurais rien à découvrir. Avec tous les bouquins qu’il y a aujourd’hui, il n’y a rien de plus facile que d’entraîner. La difficulté, elle tient dans les priorités qu’on se donne. Et pour moi, le paramètre incontournable a toujours été le mouvement. L’adaptation au mouvement est essentielle. Lors de la Coupe du monde 2010, avec l’Espagne, l’Allemagne l’avait aussi compris. Son jeu se rapprochait de celui des Espagnols mais avec moins de qualité technique. Nous, en France, on ne l’avait pas compris… 

« Je n’ai jamais fait partie du noyau de la DTN, j’avais trop à faire par ailleurs »

Quelques années après avoir arrêté d’entraîner Nantes, votre nom est revenu pour la succession de Gérard Houllier puis d’Aimé Jacquet à la tête de la DTN. Pourtant, vous n’étiez pas vraiment dans cette mouvance là… 

Je n’ai jamais fait partie du noyau de la DTN, j’avais trop à faire par ailleurs. Lorsque j’ai arrêté, même s’ils m’avaient contacté, je ne pense pas qu’ils seraient parvenus à me convaincre. Je ne dis pas ça pour les critiquer ou afficher quelconques certitudes et penser que je sais tout, même s’ils le disent, mais quand vous croyez profondément en ce que vous faites, ce qui a toujours été mon cas, vous ne pouvez pas accéder à ce genre de poste. 

Le style de l’équipe de France championne du monde en 1998 ne répondait pas vraiment à vos critères. Finalement, les conséquences de ce succès sur les directives données par la DTN en matière de formation n’ont-elles pas été néfastes pour l’évolution du football français ? 

Franchement, sur ce qu’a démontré la France en 1998, j’étais assez proche d’Aimé Jacquet. Je pense surtout que c’était le résultat d’un travail amorcé dans les années 70 par Gaby Robert surtout pour identifier ce qu’on a appelé ensuite la formation à la française. Gaby Robert était proche des techniciens que nous étions et j’ai souvenir de séminaires remarquables où on bossait tous les jours sur le jeu et son devenir. Dans cette éclosion de la formation à la française des gens comme Aldo Platini, Arsène Wenger qui était tout jeune, moi même, et surtout Pierre Tournier, ont fait faire un bon en avant au football français. Cette réflexion a débouché sur une méthode de travail et une philosophie de jeu qui a donné les résultats que l’on sait bien avant le titre de 1998, avec la génération Platini. 

Vous vous êtes donc reconnu dans les succès des Bleus à partir des années 80 ? 

Pour tout ce que je vous ai dit, oui. On a fait du bon boulot et on était assez fier de faire comprendre aux gens de la DTN, avec Georges Boulogne à leur tête, qu’il y avait des priorités différentes à dégager. Ce n’était pas exactement les mêmes qu’à Nantes mais quand même…

Qu’aurait-il fallu pour que, comme en Espagne aujourd’hui, le jeu à la nantaise devienne un jeu à la française ? 

Peut-être qu’on remporte une coupe d’Europe… 

On a longtemps réservé votre philosophie à la formation, comme si une fois adultes les joueurs devaient passer à autre chose ! 

Pour avoir très longtemps continué à m’occuper des gamins de l’école de foot -c’était ma récré- je ne voyais pas pourquoi on ne pouvait pas faire pareil avec les pros. Les petits jouent comme les grands ou plutôt les grands jouent comme les petits. Et c’est vrai qu’à force de parler de ce jeu à la nantaise, les gens finissaient pas dire : « Ok, ils sont bien beaux avec ça mais quels résultats ont-ils ? » Peut-être que nous n’avons pas assez gagné. Pourtant, on a pas mal gagné, plus que beaucoup d’autres. 

On reproche souvent à ces équipes qui privilégient le jeu à tout prix de manquer de réalisme. Qu’avez-vous à répondre à ça ? 

Le danger, c’est la passe pour la passe. Et ça arrive même au Barça, de se faire des passes sans faire avancer le jeu d’un mètre. A ce moment là l’équipe se met en danger toute seule. La passe se justifie que si elle fait avancer le jeu ou si elle sert à éliminer un adversaire.

Quel rapport entretenez-vous avec le foot aujourd’hui ? 

Je m’y intéresse toujours mais uniquement à travers la télé. Chaque début de saison, je vais voir dans tous les championnats étrangers ce qu’il s’y passe, sans trop regarder le foot français que je connais trop bien, et je choisis deux ou trois équipes que je m’impose de suivre ensuite toute la saison. Une année je vais prendre deux équipes anglaises et deux espagnoles, une autre année, deux Italiennes et deux Allemandes… et je les observe chaque fois que je peux. A travers ce que je vois, je me mets à la place des coachs, je fais l’entraînement et je critique d’autant plus facilement les collègues qu’ils ne m’entendent pas (rires) ! Ainsi, je continue d’être entraîneur mais à distance.

2 Commentaires

  1. Cette interview est remarquable.

    Que cela fait du bien d’entendre ou de lire du SUAUDEAU.
    J’irai même plus loin que SUAUDEAU et j’en reste persuadé si NANTES avait pu garder tous ses joueurs sur certaines générations le club gagnait LA COUPE D’EUROPE même avant MARSEILLE.

    Quand il parle du BARCA depuis des années je dis que le précurseur du JEU BARCELONAIS à une certaine époque était LE FCN,donc je suis fier de lire l’analyse de MR SUAUDEAU qui la mienne depuis des décennies pourtant je n’ai été qu’un petit joueur de foot dans ma jeunesse jouant qu’en district.
    MERCI MR SUAUDEAU

  2. Admirable interview sans arrogance Il ne se pose pas en donneur de leçons et lui, il faisait l’unanimité auprès des joueurs tout en ayant des résultats méritoires , pas comme certains qui crachent dans la soupe qui les a grassement nourris .

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