vendredi 1 mars 2024

Laurent Fignon : « Je vous remercie, mais votre Giro, c’est de la m… ! »

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Cinq ans après s’être fait voler la victoire au profit de Moser, Laurent Fignon réparait l’injustice en s’emparant du Giro, non sans lancer au directeur de course italien qui venait le féliciter : “Je vous remercie, mais votre Giro, c’est de la merde !” (1) 32 ans après, aucun autre Français n’a réussi à lui succéder.

Jusqu’en 1984, gagner le Giro lorsque vous n’étiez pas Italien relevait d’un exploit uniquement accessible aux plus grands, à l’instar d’Anquetil, Merckx ou d’Hinault. Hors ce cercle très fermé, dans les années 70, seuls les Belges De Muynck et Pollentier parvinrent à devancer les gloires locales Bertoglio, Gimondi, Baronchelli, Moser, Saronni ou Battaglin. Il faut dire que jusqu’en 1984, les organisateurs choisissaient les commissaires de course, les mêmes qui pouvaient supprimer des étapes si leurs profils n’étaient pas favorables à leur champion.

Dans ce registre, personne n’a oublié les conditions dans lesquelles Laurent Fignon a abordé le dernier contre-la-montre d’un Giro 1984 qu’il était en passe de remporter. Ce jour-là, l’hélicoptère de la télévision avait volé si bas que le Français n’avait pu défendre ses chances de manière équitable face à un Moser qui courait toujours après son premier succès. Tout avait alors été fait pour que l’Italien puisse gagner.

Laurent Fignon a perdu le Giro au contre la Montre

Jamais vraiment remis de cette profonde injustice, Fignon attendit cinq ans avant de remettre les pieds sur le Giro, cinq ans pour nourrir sa revanche et se préparer mentalement à faire face à l’adversité pleine de chauvinisme et de passion d’un peuple italien malgré tout très respectueux du double vainqueur du Tour de France qui venait aussi de s’imposer deux fois d’affilée dans Milan-San Remo.

Pour espérer ne pas revivre le scénario de 1984, un seul impératif s’imposait à lui : être au-dessus du lot, largement supérieur aux autres. Il allait relever le challenge avec beaucoup de tempérament quand bien même il l’avouera ensuite il avait une blessure à un bras.

Débarrassé de Moser, à la retraite depuis deux ans, ses plus sérieux concurrents, Giupponi et Hampsten (qui finiraient 2ème et 3ème), mais aussi Breukink, LeMond, Argentin, Roche, Zimmerman, Criquelion ou Lejarreta, n’étaient pas encore prêts ou n’avaient pas assez de talent pour l’inquiéter.

Sur une course dure, disputée dans des conditions météo parfois dantesques, Fignon avait été grand. Parce que la cicatrice de 1984 n’étant pas refermée, il était resté sur ses gardes pendant les trois semaines, méfiant vis-à-vis d’une organisation à laquelle il avait de bonnes raisons de ne pas accorder sa confiance.

Ce que confirme son directeur sportif de l’époque : « Même si on avait dû se méfier tout le temps des commissaires, il n’avait jamais vraiment été mis en danger, précise Cyrille Guimard, et sans ces 8 secondes fatales sur le Tour de France, il aurait dû faire le doublé Giro-Tour. C’est dommage parce que ce doublé lui aurait permis de réaliser quelque chose d’exceptionnel et de vivre une fin de carrière plus grande, à la hauteur de son talent et de son intelligence de course. »

Il attaque à 60 km de l’arrivée dans le brouillard du Mormolada

« Le professeur » aura construit sa victoire dans la 14ème étape, de montagne, entre Misurina et Corvara Alta Badia. A défaut de la gagner, il prit le maillot rose, Giupponi et Hampsten étant relégués à deux minutes et deux minutes 30.

Le plus dur étant fait, ne restait qu’à gérer la dernière semaine de course. C’est dans le froid et la neige fondue que le « Francese » prit le pouvoir en attaquant à 60 km de l’arrivée, sur les pentes du Mormolada envahies par le brouillard. « Je pensais que c’était prématuré, se souvient Guimard, car il y avait encore le Pordoi et le Campolongo derrière… »

Mais c’était sans compter sur la forme retrouvée d’un champion que seuls Luis Herrera et Erik Breukink purent suivre dans un premier temps. Rejoint dans la dernière ascension par la garde italienne, Giuponni, Chioccioli et Contin par Hampsten et, Zimmerman, Fignon terminait deuxième derrière Giuponni, l’ordre inversé d’un classement général qui ne bougera plus.

Ironie du sort, l’annulation de l’étape entre Trente et Santa Catarina, sur les difficiles cols de Passo del Tonale et de Gavia, en raison d’éboulements, qui aurait pu le fragiliser, lui permit au contraire d’aborder le dernier contre-la-montre en position de force. La roue avait tourné. Il devenait, à 29 ans, le troisième français à gagner le Giro après Anquetil et Hinault.

(1) Anecdote racontée dans l’ouvrage de Pierre Carrey : « Giro, la course la plus dure du monde dans le plus beau pays du monde » éditions Hugo Sport.

Tom Boissy

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