mercredi 17 juillet 2024

Luc Leblanc à coeur ouvert : « J’ai failli franchir le cap du suicide »

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Quelques jours avant le départ de la 110e édition du Tour de France, Luc Leblanc, champion de France en 1992 et champion du monde en 1994, parle de son livre “Moi, Lucho – L’important, c’est de rester vivant”. Son accident enfant, sa carrière, les polémiques, le dopage, sa dépression ou encore la prochaine édition du Tour de France (1er juillet au 23 juillet), Lucho n’a esquivé aucune question.

Dominique Mouliès, le chirurgien qui vous a opéré, vous a dit : “Mets-toi au vélo, ça te changera la vie”. A quel point cette phrase a résonné en vous quand vous n’aviez même pas 12 ans ?

Après l’accident, le professeur Mouliès avait dit à mes parents : “Si Luc ne veut pas être handicapé à vie, il doit faire du vélo”. Donc j’ai commencé le vélo grâce à ses conseils. Le fait qu’il me dise cela m’a sauvé la jambe et la rééducation avec le vélo a changé toute ma vie. 

Vous parlez d’handicap. Considérez-vous votre accident ainsi ou comme une force ? 

Le traumatisme a été une force. Aurais-je fait du vélo s’il n’y avait pas eu l’accident ? Je ne sais pas. Mes parents étaient passionnés de vélo donc j’en aurais peut-être fait quand même. Mais c’était plus une force surtout par rapport au décès de mon frère. Gilles m’a suivi toute ma carrière. Aujourd’hui encore, il est-là…

Pensiez-vous à lui quand vous étiez sur une étape de montagne difficile par exemple ? 

J’ai toujours pensé à lui. J’avais toujours sa photo sur moi les premières années. Elle était accrochée avec une épingle à nourrice sur le cœur. Il y a un peu plus d’un an, j’ai fait un tatouage avec un g et une aile.

Pour vous préparer, vous coupiez du bois ou pédaliez avec un sac à dos lesté à 6 à 8 kg de cailloux. D’où viennent ces idées ?

Casser du bois, c’est Poupou (Raymond Poulidor). Je l’ai fait 3 ou 4 ans, lors de mes premières années professionnelles, après j’ai arrêté (rires). Et le sac de pierres vient de moi. Je montais toutes les bosses assis, avec le sac de pierres pour prendre de la force. Dans mon Limousin, tout le monde me voyait m’entraîner et disait : “Il est fou le Luc !”.

« Ce livre ne va pas plaire à tout le monde dans le milieu »

Quelles relations aviez-vous avec Raymond Poulidor ?

C’était plus qu’un proche. Il a suivi toute ma carrière à partir du moment où je suis allé le voir pour lui demander des conseils avec papa dans sa maison. Il a toujours été proche de moi, que ce soit pendant ou après. Surtout après. Il était fier de moi avec mon maillot jaune du Tour qu’il n’a jamais porté. Le jour où j’ai porté le maillot, il m’a pris dans ses bras à l’arrivée. Au championnat du monde, c’était pareil. Et puis après ma carrière, on se voyait souvent sur des courses. Il a toujours eu des petites attentions (ils habitaient tous les deux dans le Limousin, Ndlr).

Daniel Mangeas, l’ancien speaker du Tour de France, parle d’une injustice quand il évoque le fait que vous ne soyez jamais monté sur le podium du Tour. Est-ce également votre avis ?

C’est aussi mon avis. Mon handicap m’a quand même freiné. Sans mon handicap, je pense que j’aurais pu gagner au moins un Tour. J’en suis convaincu. 

Celui de 1991 ?   

Oui.

Est-ce le plus grand regret de votre carrière ?

Oui. La gestion n’a pas été parfaite. Sur l’étape 13 entre Jaca et Val-Louron, j’ai oublié de manger donc j’ai fait une hypoglycémie. Je perds le Tour ce jour-là alors que j’avais plus de 4 minutes d’avance sur Miguel Indurain J’aurais pu le gagner cette année-là. 

Echangeriez-vous votre maillot de champion du monde pour un maillot jaune sur les Champs-Elysées ?

(Il réfléchit) Le championnat du monde, ça reste le titre suprême. Tout le monde veut le gagner. Après, le Tour est la plus grande course au monde. Je ne pense pas que l’on puisse demander ce qu’on préfère entre le Tour ou le championnat du monde. Les deux courses sont complètement différentes. Mais, pour moi, la course des championnats du monde reste la course suprême.

En 1994, c’est cette fois-ci le titre mondial. Et vous dîtes : “J’ai su en posant le pied sur le circuit que je serai champion du monde” !

J’ai eu un flash par rapport à mon problème à la jambe. Mon guérisseur, qui me suivait pour me soulager la jambe, m’a dit quelques jours avant la course que je serai champion du monde. Et le soir, je savais que j’allais être champion du monde. C’est difficile à expliquer. Je suis arrivé sur le championnat du monde et j’avais fait ma stratégie, sans en parler à personne. Et tout ce que j’avais prévu sur la course s’est déroulé au millimètre près. Je me souviens le speaker, quand il m’a annoncé et que j’arrive sur la ligne de départ, je me suis mis contre la barrière, je regardais les autres cyclistes arriver les uns après les autres et je me suis dit : “Ce n’est pas la peine de prendre le départ, c’est moi.” C’est un moment unique dans ma carrière. 

L’année prochaine ce sera les 30 ans du titre. Comment comptez-vous le célébrer ?

Moi je ne ferai rien. Je sais qu’il y a déjà des choses dans les papiers déjà. Mais je ne suis pas du genre à dire que l’on va organiser les 30 ans. Il y aura certainement quelque chose, mais quoi ? Je n’en sais rien.

En 1992, vous êtes champion de France. Mais malgré cette victoire et tous vos résultats de cette saison, on ne retient que la polémique de l’attaque sur votre coéquipier Gérard Rué. En 1994, le titre de champion du monde est aussi entaché d’une polémique avec Richard Virenque. Les journalistes et le public ne voulaient pas que vous gagniez ?  

Certains voulaient que je gagne. D’autres non (rires). Mais la polémique n’a pas lieu d’être. Je le raconte dans le livre, certains journalistes disent que je n’ai pas tenu ma promesse. Mais quelle promesse ? Ces journalistes étaient-ils au briefing ? Etaient-ils directeurs sportifs de l’équipe de France ? Soi-disant, Richard m’aurait dit qu’il allait attaquer à tel endroit, mais je n’ai jamais entendu dire quoi que ce soit.

Même quand vous étiez directeur d’une équipe sportive, il y avait de mauvaises langues pour vous critiquer. Comme si l’on ne voulait pas de votre réussite…

Encore une fois, pas tout le monde. Et heureusement d’ailleurs. C’est vrai qu’il y a eu les polémiques et qui ne m’ont pas fait du bien. C’est pour ça que le livre est important pour moi. C’est une libération de pouvoir m’exprimer et de pouvoir dire la vérité par rapport à certaines choses qui se sont passées dans ma carrière. Je sais que ce livre ne va pas plaire à tout le monde dans le milieu. Au moins, j’ai la conscience tranquille.

« J’ai failli franchir le cap du suicide, mais je ne l’ai pas fait par rapport à mes enfants, mes amis et ma famille. Il fallait continuer à vivre »

Avez-vous eu des retours de personnes du milieu déjà ? 

Quelques coureurs sont venus me voir et m’ont dit que c’était super. Ça me suffit.

Quels coureurs ? 

Je ne dirais pas.

Vous avez roulé avec Laurent Madouas. Quel est votre avis sur son fils, Valentin, champion de France. 

J’étais sur les championnats de France et quand Valentin a gagné, j’étais à 5 mètres de Laurent et de son épouse. Valentin le mérite car il a toujours eu un rôle d’équipier.  C’est une récompense pour tout ce qu’il a fait dès ses premières années professionnelles.

Les année 90 ont été marquées par de nombreux cas de dopage qui ont entaché le cyclisme. Vous en avez fait partie. Avec du recul, et près de 30 ans après, le regrettez-vous ?

Ce sera toujours un regret. Mais l’année du procès Festina, je n’étais pas obligé d’y aller et ça a été une libération de pouvoir m’exprimer et de pouvoir dire les choses telles qu’elles se sont passées à l’époque. J’ai été critiqué, mais au moins j’ai dit les choses. 

Vous parlez aussi de votre dépression dans le livre. Vous êtes-vous vu progressivement tombé ou l’avez-vous réalisé une fois qu’il était presque trop tard ?

Je l’ai vu venir, mais je ne pouvais rien faire pour l’arrêter. Je suis allé voir un psychiatre pour essayer de m’en sortir, mais je pense que je parlais plus à un mur qu’à autre chose. Je prenais des anti-dépresseurs tous les jours et, à un moment donné, je n’étais plus moi-même. Je mangeais toute la journée, j’avais pris 25 kilos et, à un moment donné, j’ai failli franchir le cap, mais je ne l’ai pas fait par rapport à mes enfants, mes amis et ma famille. Il fallait continuer à vivre. 

Concernant votre conversion, vous avez aussi été consultant pour RMC. Qu’avez-vous préféré : consultant ou directeur sportif ?

Les deux. En tant que directeur sportif, c’était une équipe amateure que j’avais reprise. Ils étaient en DN2 qui avaient un trou dans le budget et ils étaient descendus et on m’a demandé de reprendre l’équipe. C’était super parce que je les ai entraînés et je les ai amenés en stage. Et dès la première année, on est champion de France DN2, donc on remonte tout de suite en DN1 et on termine 3ème à l’issue de la saison. J’avais bien géré le côté sportif. Par contre, je ne m’occupais pas des finances parce que j’étais axé sur les coureurs, les courses, et la préparation physique. Et ça ne s’est pas très bien passé car je n’ai pas été bien entouré comme d’habitude. Il a fallu redire les choses aujourd’hui parce que quand j’ai quitté l’équipe et que j’ai claqué la porte, on avait dit que j’étais parti avec la caisse alors que c’était complètement faux.

« Avant de mourir, je dirigerai une équipe »

Ecoutez-vous toujours RMC, malgré la présence de Cyrille Guimard que vous égratignez pas mal dans le livre ?

Oui, on est obligé. Quand il est sur la chaîne L’Equipe, je regarde les courses et j’écoute les commentaires. Tout à l’heure, j’étais à RMC et ils m’ont tous pris dans leurs bras parce que j’ai vécu une superbe époque avec eux.

Après votre carrière vous avez aussi été ouvrier. Qu’est-ce que cela fait d’être une personne lambda quand on a été champion ?

J’ai vécu la meilleure expérience de ma vie. J’ai mis les bottes et le bleu de travail. Il y avait 70 employés dans l’entreprise et ils sont tous devenus mes amis. J’ai conduit le camion, déchargé, enlevé la moquette, monté des plafonds, etc. Je n’avais aucune honte. Mes collègues me reconnaissaient et me demandaient ce que je faisais-là. Cette expérience a été une force dans mon parcours.

Avez-vous toujours l’ambition de diriger une équipe ? 

Un jour ou l’autre, ça arrivera. Avant de mourir, je vais la faire cette équipe (rires).  

Aucune équipe ne nous a proposé un poste de directeur sportif ?

Non… Peut-être qu’un champion du monde, ça dérange un peu. Et puis je ne suis pas pour prendre la place des autres. Je pense que j’ai beaucoup à apporter du fait de mon expérience, le tout dans la bienveillance. Je veux transmettre que tout le monde a le droit de réussir. Qu’il n’y a pas qu’un seul homme qui peut réussir dans une équipe. Sur un grand Tour, il y a un leader avec des équipiers à son service car ils ne sont peut-être pas capables de gagner le Tour. Mais, à un moment donné, il faut rendre la pareille et ces coureurs-là ont aussi droit d’avoir leur chance de gagner des belles courses.

Faites-vous encore du vélo ? 

Non, j’ai fait une petite sortie avec Norauto (il est ambassadeur de la marque, Ndlr) et les collaborateurs le jour des championnats de France, mais ce n’était pas long. Et c’est la seule fois en plus de 10 ans. Je n’ai pas envie

Serez-vous au départ du Tour de France ce samedi ?

Pour la cinquième année, je vais le faire avec Norauto pour conduire les invités. Je leur parle de la course et des stratégies, mais on discute aussi de tout. Ce sont de bons moments. On part avant les coureurs, on double la caravane, on s’arrête pique-niquer, etc. J’ai vu les trois facettes du Tour : cycliste, la radio et avec les invités. Il me tarde d’être au départ parce que je vais vivre de superbes moments. 

« Pour qu’un Français gagne le Tour, il va falloir attendre que Pogacar et Vingegaard partent à la retraite »

Quel est votre favori ? 

Tadej Pogacar.

Devant Vingegaard ?

J’aimerais bien qu’il prenne sa revanche de l’année dernière. J’aime bien Vingegaard, mais Pogacar est un superbe coursier. C’est mon coureur fétiche, mon petit protégé, j’adore ce coureur.

Il n’y a pas eu de vainqueur français du Tour de France depuis Bernard Hinault en 1985…

(Il coupe). C’est dommage parce que je lui ai succédé aux championnats du monde. J’étais à deux doigts en 1991… cela aurait été quand même incroyable !

Quel est le problème ?

On n’a peut-être simplement pas les coureurs qui ont les qualités pour faire un Tour avec les contre-la-montre et les grandes étapes de montagne. Il faut être complet. On n’a pas encore eu les coureurs… et là j’ai du mal à me projeter sur l’avenir. 

Romain Grégoire et Lenny Martinez peuvent-ils briser la malédiction ?

Ils sont jeunes. Et parfois on a fait un pataquès sur des jeunes qui arrivaient, qui devaient être les futurs vainqueurs du Tour de France, et on s’est planté. Il faut voir ce qu’ils valent dans les chronos. Il va falloir attendre que Pogacar et Vingegaard partent à la retraite. Mais il y en a d’autres qui arrivent derrière. Remco Evenepoel est capable de gagner le Tour. Il n’a que 23 ans donc il en a pour un moment, et sur les chronos, c’est le meilleur au monde. 

Propos recueillis par Killian Tanguy

Champion de France 1992, champion du monde 1994 et porteur du maillot jaune en 1991, Luc Leblanc a été l’un des meilleurs coureurs cyclistes professionnels de sa génération. Mais sa carrière a été jonchée de polémiques. Luc Leblanc revient donc dessus pour rétablir sa vérité. Il aborde également l’accident qu’il a vécu jeune et qui a mené à la mort de son frère Gilles et créé son handicap à la jambe ainsi que sa dépression post-carrière. Un ouvrage poignant, aux éditions Solar, signé Lucho. 

1 COMMENTAIRE

  1. Bravo Luc ton livre est TRES touchant j’ai appris des VÉRITÉS, la page 274 M’a beaucoup touché.. C’EST TRÈS BEAU. Bonne continuation. André Préau

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