jeudi 25 avril 2024

Philippe Doucet : « Le niveau de nullité de la CAF est hallucinant »

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Grand spécialiste du football africain pour Canal+ (entre autres), Philippe Doucet suit les CAN depuis 1992. Qui mieux que lui pouvait revenir, pour Le Quotidien Du Sport, sur la 34ème édition de la compétition, qui s’est terminée, le 11 février dernier, par la victoire de la Côte d’Ivoire. 

Philippe DOUCET, Canal+ during the UEFA Europa League – Group E match between Stade Rennais and Celtic on September 19, 2019 in Rennes, France. (Photo by Johnny Fidelin/Icon Sport)

Absence des favoris, grosses surprises, scénarios incroyables… comment expliquez-vous cette CAN incroyable ? 

Comme pour la Coupe du Monde au Qatar, on assiste, pour la première fois, à des compétitions pour lesquelles il n’y a pas de préparation. Il n’y a plus ces semaines de préparations imposées par la FIFA pour libérer les joueurs afin qu’ils se préparent. Résultat : les joueurs sont dans leurs clubs presque jusqu’au dernier moment, et les sélections ne sont pas prêtes. Au Qatar aussi il y avait eu des surprises au premier tour, à l’image de la victoire de l’Arabie Saoudite contre l’Argentine… C’est particulièrement vrai pour les gros, qui ont des joueurs qui arrivent au dernier moment. T’es pas prêt, t’es pas acclimaté… Et les premiers matchs, tu les perds. 

Peut-on parler d’un manque de respect des gros championnats européens par rapport à la CAN…

Oui, si on veut… Mais il y a aussi un partage de responsabilité. Parce que la CAN n’est pas claire dans ses compétitions. Par exemple, on vient tout juste d’avoir les dates de la CAN 2015, qui aura lieu au Maroc, en été et après la Coupe du Monde des clubs car la FIFA a posé ses dates avant… Ils sont tellement mauvais à la CAF, que les clubs prennent forcément le dessus. Il ya quelques années, on avait dit que les CAN auraient lieu en été… Mais ils mettent tellement de temps à prendre des décisions que ça ne fait pas sérieux. On peut comprendre les clubs. Même s’ils pensent d’abord à leurs intérêts.

« Le Cap Vert aurait pu espérer encore beaucoup mieux »

Quel a été le vrai niveau de cette CAN ? Elle doit plus son succès à des scénarios incroyables que son niveau technique ou tactique…

C’est vrai qu’il y eu des scénarios dingues, qui ont permis de voir des matchs incroyables, avec des renversements de situation, des émotions… Les CAN ne sont jamais grandioses en terme de football pur. Mais il y a quand même eu une nette amélioration, grâce à la qualité des pelouses. Dans l’ensemble, les pelouses ont été bonnes, ce qui a eu des conséquences sur la qualité du jeu. Et parallèlement, il y aussi beaucoup d’équipes de moindre renommée, qui étaient très bien préparées. Beaucoup mieux que les grosses équipes. Peut-être parce que leurs joueurs peuvent se libérer plus facilement, aussi parce que certaines ont une majorité de joueurs qui jouent dans leur pays. Ce qui a fait que sur l’ensemble, les matchs de la phase de poules, ont été de meilleure qualité que d’habitude. 

Comment expliquer que les équipes du Maghreb sont toutes passées au travers ?

Déjà, il y a un phénomène classique : dès que la CAN est en Afrique subsaharienne, les pays du Maghreb ne gagnent pas. A part l’Égypte, aucun pays « du nord » n’a réussi à gagner. C’est une constante. Ça peut être culturel, des conditions de jeu… Les pays du nord ont toujours du mal à s’adapter. 

Battu aux tirs au but par l’Afrique du Sud, en quart de finale, le Cap Vert pouvait aller au moins en finale, selon Philippe Doucet.

La plus grosse surprise de la CAN, si on regarde juste les résultats, c’est quoi selon vous ?

Alors que tout le monde attendait le Maroc et le Sénégal, les deux sont sortis en huitième de finale. Ce sont deux grosses surprises, d’autant qu’ils avaient été plutôt pas mal lors de la phase de poules. Après, les vraies surprises, c’est la présence très loin dans la compétition, de la Guinée équatoriale (battue en huitième par la Guinée), du Cap Vert (sortie quart de finale par l’Afrique du Sud)… Ce sont des équipes qui ont créé la surprise, en étant bonnes. Le Cap Vert a été très très bon. Il aurait dû battre l’Afrique du Sud et aller en demi-finale. Et je pense que le Nigéria aurait eu du mal contre eux. Cela aurait pu être une énorme surprise. 

Que dire du parcours de la Côte d’Ivoire…

C’est le clou de cette CAN. C’est ce qui a rendu cette CAN si spéciale et qui fait que tout le monde en parle. Jamais on ne m’a parlé autant de la CAN que cette année. D’habitude tout le monde s’en fout. Là, on m’en parle, on m’interroge, on me dit que cela devait être extraordinaire… Jamais on a connu un tel phénomène, avec un pays organisateur en panade totale sur le premier tour et qui finit par gagner, avec des scénarios à chaque fois plus fous ! En plus, ça tombe sur le pays organisateur, avec un soutien populaire exceptionnel. Sans parler de l’épisode Gasset. Dans aucune compétition au monde on a vu un vainqueur final qui a changé d’entraîneur en cour de route. 

« Les Algériens se prennent pour les meilleurs du monde »

Un mot sur l’Algérie qui, depuis 2019 et son sacre en Egypte n’en finit pas de décevoir… Comment l’expliquer ? 

Ils se sont enfermés dans l’idée qu’ils étaient redevenus la grande équipe d’Algérie et qu’ils allaient survoler le football africain pendant des années. Ils sont entrés dans une sorte d’enfermement psychologique, qui a fait beaucoup de mal, à Belmadi en particulier, mais aussi aux joueurs. A partir de là, ils se sont mis une pression inouïe sur les épaules, qui les a emmenée vers le précipice. Ils se sont sentis dominateurs du football africain, à partir de 2019 et la CAN qu’ils avaient gagné, très brillamment d’ailleurs. Mais ils n’étaient pas appelés à dominer spécialement le football africain. En plus, que le Maroc, le grand rival de l’Algérie, fasse cette Coupe du monde au Qatar…ça a contribué encore plus à leur mettre la pression. C’est un véritable problème psychologique. Belmadi le premier… Ils se prennent pour les meilleurs du monde. On le voit encore dans leur recherche d’un sélectionneur… Ils sont capables de te parler d’un Mourinho… Ils sont complètement à la ramasse. 

L’idée aujourd’hui, c’est de repartir de zéro ?

En sélection, tu ne repars jamais de zéro. Tu as des ressorts psychologiques qui sont très puissants. Qui fait que, une Algérie qui était nul part peut gagner en 2019 et retourner nul part derrière… Tout peut aller très vite. Dans trois mois, tu peux avoir une toute autre équipe d’Algérie.

L’Algérie qui parle de Mourinho après la Côte d’Ivoire qui voulait absolument Hervé Renard pour finir sa CAN… On a l’impression aussi que les sélections africaines veulent combler un sentiment d’infériorité pour arriver à exister…

Vouloir des gros entraîneurs expérimentés n’est pas forcément un défaut. Aujourd’hui, la mode est plutôt à des techniciens locaux, mais on oublie que ces entraîneurs ont tous été formés en France. Ils ont des diplômes français. Si tu avais des formations d’entraîneurs en Afrique, on dirait très bien, oui. Quand tu vois que le dernier stage d’entraîneurs au Sénégal a été organisés par Claude Leroy en 1990…

« Jouer en juillet-août 2025, juste après la Coupe du Monde des clubs, c’est d’une imbécilité rare »

En attendant, cette compétition est une publicité formidable pour la CAN…

Cette compétition a été une publicité pour la CAN et pour le football africain fantastique, comme jamais il y en a eu. Et malheureusement, tu t’aperçois que la CAF, au lieu de capitaliser dessus, pour donner un essor au football africain, elle commet toutes les erreurs possibles sur la CAN 2025. On connait à peine les dates, qui en plus sont catastrophiques. Jouer en juillet-août 2025, juste après la Coupe du Monde des clubs, c’est d’une imbécilité rare. Qui plus est, avec un calendrier qui est tellement contraints par les qualifications pour la Coupe du Monde 2026 (qui ont lieu en même temps que les qualifications pour la CAN) qu’en cas de problèmes, tu pourrais devoir reporter la CAN, faute d’avoir tes qualifiés. 

Vous l’amoureux du foot africain, ça vous met hors de vous…

Le niveau de nullité de la CAF est hallucinant. D’autant plus que ça tombe à un moment où tous les voyants étaient au vert pour l’essor du football africain !

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