lundi 4 mars 2024

Bruno Derrien : « L’arbitrage devient de moins en moins humain »

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Ancien arbitre de haut niveau (entre 1991 et 2007), Bruno Derrien revient sur ses débuts et évoque l’évolution de l’arbitrage et l’introduction de la VAR. S’il reconnait que certaines grossières erreurs sont désormais évités, il regrette une certaine déshumanisation de l’arbitrage. 

Comment êtes-vous devenu arbitre de haut niveau ?

Si j’ai joué au basket quand j’étais jeune, j’ai toujours aimé le foot et j’ai toujours été attiré par l’arbitrage. On était dans les années soixante-dix, avec notamment un arbitre comme Robert Wurtz, qui ne laissait pas indifférent. A l’époque, certains spectateurs allaient au stade pour le voir arbitrer. C’était un spectacle assuré. 

Quand j’avais 15/16 ans, je représentais l’AS Brestoise, qui évoluait en division d’honneur, et mon objectif était d’arbitrer à ce niveau-là. Sauf que j’ai arbitré en Division d’honneur (équivalent de la 6ème division national, ndlr) à 22 ans, alors pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? L’appétit vient en mangeant, donc j’ai continué à gravir les échelons. A 25 ans, j’arbitrais en D3, à 26 ans j’étais arbitre de Ligue 2 où je suis resté 5 ans avant de devenir arbitre de Première division, puis arbitre international.

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Pour gravir les échelons, vous êtes donc noté en permanence ?

Oui, dès le début, même chez les amateurs. C’est ce qui vous permet de gravir les échelons. Avec en plus, entre chaque passage de niveau, un examen sur les lois du jeu, le Français, car vous êtes obligé de rédiger des rapports… Un arbitre, c’est quelqu’un qui connait les lois du jeu, mais qui doit aussi savoir s’exprimer. 

« L’autorité parentale a disparu, à l’école également, donc bien souvent, c’est dans le sport qu’ils rencontrent l’autorité d’un arbitre, et là, ils réagissent mal »

Arbitre, c’est un rôle ingrat, encore plus chez les amateurs, vous avez dû subir des insultes, des pressions…

Oui bien sûr, très souvent. J’ai même été agressé à deux reprises. La première fois c’était à Guingamp. A l’époque, avant les matchs de Ligue 2. Il y avait des « levée de rideau ». J’arbitrais le match de Cadets nationaux Guingamp – Rennes. J’ai eu la mauvaise idée d’expulser le gardien de Guingamp pour deux cartons jaunes. J’ai été attendu dans le tunnel par son père qui m’a asséné un coup de tête. Quelques minutes plus tard, à 20h15, l’arbitre du match de Ligue 2 Guingamp – Tours vient frapper à la porte de mon vestiaire. Et me dit : « Il me manque un assistant, tu vas faire la touche ». J’avais 18 ans, je venais de me faire agresser et j’allais faire la touche chez les professionnels… Finalement, l’arbitre assistant est arrivé quelques minutes avant le coup d’envoi, et je ne l’ai pas fait.

La deuxième fois, c’était dans mon club, à Brest. J’étais arbitre assistant bénévole. A l’époque, on nous appelait « juge de touche », on ne signalait pas les fautes mais uniquement les hors-jeu et les touches. L’ailier de l’équipe adverse entre dans la surface et l’arbitre ne siffle pas la faute, quand un spectateur est venu me frapper parce que je n’avais pas signalé cette faute… Après, il y a eu de nombreux petits incidents, on m’a craché dessus, insulté… mais rien de très grave.

Vous n’avez pas connu des périodes de découragement ?

Non… Je me rappelle que lorsque que je suis rentré de Guingamp, ma mère m’a poussé à arrêter, en me disant « ça n’en vaut pas la peine ». Moi je me disais que si j’arrêtais ma carrière d’arbitre, c’était donner raison aux voyous. 

Malheureusement, aujourd’hui, plus de quarante ans plus tard, ce type d’incidents existe encore…

Malheureusement… Il n’y a pas longtemps j’ai vu qu’un arbitre amateur avait été agressé en quittant le terrain, à Cergy-Pontoise. Il a reçu un projectile qui a éclaté son arcade sourcilière. Ce type d’incidents est très très fréquent.

Quelle est la solution ? Il faut suspendre les fautifs à vie…

Bien sûr… Malgré tout ça, ça continue. Il y a un gros travail à faire. D’abord, l’autorité n’existe plus. N’importe quelle décision est contestée. Bien souvent, la première forme d’autorité que rencontre les jeunes, c’est celle d’un arbitre. A la maison, l’autorité parentale a disparu, à l’école également, donc bien souvent, c’est dans le sport qu’ils rencontrent l’autorité d’un arbitre, et là, ils réagissent mal. Il y a tout un travail à faire dans les écoles de football, dans les centres de formation. Assainir aussi autour des terrains, où parfois ce sont les parents qui sèment la zizanie. Ils voient en leurs gamins Kylian Mbappé, un champion du monde en puissance et ils dérapent, en contribuant à alourdir l’ambiance autour du terrain. 

« L’exclusion temporaire, c’est une bonne mesure. Entre un jaune et un rouge, parfois on hésite… Le joueur va se calmer dix minutes, en laissant son équipe à 10 »

Que pensez-vous de l’évolution de l’arbitrage ?

L’arbitrage devient de moins en moins humain, avec tous les outils électroniques. Moi je reste attaché à l’aspect humain. C’est une activité humaine. Une décision d’un arbitre est forcément discutable, on ne détient pas la vérité.  On a voulu enfermer les arbitres dans des carcans, les robotiser. Les arbitres ont toujours fait des erreurs, mais elles sont de moins en moins acceptées.

Vous auriez aimé arbitrer aujourd’hui ?

Non… enfin… Aujourd’hui, les arbitres ont des outils que nous n’avions pas. Normalement, les grosses erreurs sont rectifiées. La main de Thierry Henry (contre l’Irlande en barrage pour la Coupe du Monde 2020, ndlr), la main de Maradona (lors de la Coupe du Monde 1990, ndlr), La séance de tirs au but de Lens-Marseille, en ce qui me concerne (Bruno Derrien avait refusé un tir au but à Eric Roy, qui était retombé dans le but après avoir heurté la barre transversale, ndlr)… Tout cela n’aurait plus lieu aujourd’hui. Après… Certaines fois, l’image ne montre pas vraiment les choses, donc ça reste de l’interprétation. Parfois, c’est noir ou c’est blanc, mais c’est très souvent gris et il faut prendre une décision. Alors on fait comment ? On interprète. Donc ça ne règle pas tous les problèmes. Parfois ça rajoute même des polémiques au lieu de les résoudre. 

La VAR doit évoluer selon vous ?

Maintenant, ça va mieux qu’on départ. On a beaucoup tâtonné, notamment sur le moment où l’utiliser, la manière de s’en servir… On voit encore aujourd’hui que sur le même genre d’action litigieuse, un coup elle est utilisée et une autre fois, elle ne l’est pas. 

Je me souviens de Brest-PSG, il y a un gros tirage de maillot dans la surface, sur un joueur breton. L’arbitre ne le voit pas, ce qui peut arriver, il n’est pas interpellé par la VAR. Après, en seconde mi-temps, il y a une faute d’un défenseur brestois dans la surface, l’arbitre ne l’a voit pas et laisse jouer. Et là, il est appelé par la VAR et aborde un penalty à Paris…

Au niveau du jeu, il y a des lois à améliorer selon Vous ? Vous parliez de la contestation systématique, reculer de dix mètres, ce serait une bonne chose ?

Vous avez raison, la contestation, c’est un vrai problème. Il faut sans doute apporter une réponse.

On parle beaucoup de l’exclusion temporaire aussi…

On y vient. Je pense que c’est une bonne mesure. Entre un jaune et un rouge, parfois on hésite… Le joueur va se calmer dix minutes, en laissant son équipe à 10.

On peut aussi améliorer la communication, à commencer par expliquer mieux les décisions litigieuses…

Oui, d’ailleurs ça existe déjà dans certaines compétitions. On l’a vu notamment lors de la Coupe du Monde féminine. Ils appellent cela « after review », « après ralenti ». Les arbitres expliquent leur décision. C’est bien de faire preuve de pédagogie. Il faut que les décisions des arbitres soient comprises des joueurs, des téléspectateurs, mais aussi par ceux qui sont dans le stade. Après, la diffusion des images sur un écran géant dans le stade, ce n’est pas forcément une bonne chose… Si la décision est la bonne, ça va, mais si l’arbitre n’a pas pris la bonne décision, ça peut créer des remous dans le stade.

« L’état d’esprit. Le respect de l’arbitre, de l’adversaire. C’est sur ça qu’il faut travailler, au niveau des clubs. C’est un gros chantier » 

Pour un meilleur arbitrage, vous voyez d’autres choses à améliorer ?

L’état d’esprit. Le respect de l’arbitre, de l’adversaire. C’est sur ça qu’il faut travailler, au niveau des clubs. C’est un gros chantier.

Punir un joueur en allant le faire arbitrer, ce qui se fait souvent chez les amateurs, c’est une bonne chose ?

C’est très bien, ils se rendent compte de la difficulté de la tâche. 

Vous conseillerez encore aujourd’hui à un jeune de devenir arbitre ?

Oui bien sûr. J’ai passé de sales quarts d’heures, au cours de certains matchs, ou après les matchs, quand vous êtes pris dans une espèce de tourbillon médiatique, mais j’ai vécu des moments extraordinaires sur les terrains, côtoyé des grands joueurs et découvert le monde. J’ai arbitré en Chine, au Qatar, à Tahiti, à la Réunion. J’ai vécu des émotions sportives énormes. 

Votre meilleurs souvenir ?

Il y en a beaucoup, mais un des grands souvenirs reste mon arbitrage du match entre France 98 et une équipe de stars. Je me souviens de la causerie d’Aimé Jacquet avant ce match de gala. Pas la causerie de finale de la Coupe du Monde, mais ce jour-là, précisément. Un homme exceptionnel. Et puis, dans l’équipe d’en face, il y avait un certain Usain Bolt. A un moment, il fait un débordement et je lui cours derrière pour rester au plus près de l’action (sourire). Vous vous doutez bien qu’il m’a mis 20 ou 30 mètres… Mais je me suis dit que dans ma vie j’aurai couru derrière Usain Bolt.

Propos recueillis par Philippe CARNUS

Ecouter la version longue de l’entretien ici

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