vendredi 14 juin 2024

Gervais Martel : « Ma passion pour Lens dépasse mon rôle avec le club »

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A jamais, Gervais Martel restera le président du premier titre de champion de France. En 1998, le RC Lens s’installait au sommet du football français pour rivaliser avec les meilleurs clubs européens. Le temps, pour l’ancien patron du ‘‘Galibot’’, d’entrer dans la légende des Sang et Or. Trente-quatre ans après son arrivée à la présidence, et quatre ans après son dernier mandat, il explique au Quotidien du Sport la nature exceptionnelle du lien qui l’unit à son club de toujours.

Cinq ans après votre départ du club, que reste-t-il du RC Lens chez Gervais Martel ?

Rien n’a changé depuis… J’ai 67 ans et je reste le même supporteur du club que j’ai toujours été. J’assiste à tous les matches à domicile, je me déplace à l’extérieur, dernièrement à Paris, à Lille… avec le même amour pour ce maillot que lorsque ma position au sein du club était différente. Ma passion pour le RC Lens a toujours dépassé largement le rôle qui a pu être le mien.

Gervais Martel a une passion sans faille pour le RC Lens

Depuis la disparition de Loulou Nicollin, vous demeurez avec Carlo Molinari, le dernier représentant d’une race en voie de disparition, un peu anachronique, les dinosaures du football français. Quel rapport entretenez-vous avec les Sang et Or?

Je ne sais pas si c’est anachronique, parce que le lien qui unit Carlo avec le FC Metz est bien réel et présent, les gens du club l’apprécient énormément, et c’est logique. De mon côté, je ne me voyais pas couper les ponts du jour au lendemain après tant d’années, trente ans. Je reste présent, mais je ne leur casse pas les pieds, j’essaie de me fondre dans le paysage.

Sans aigreur de ne plus faire partie des décideurs ?

Surtout pas. Parce que j’ai toujours pensé au jour où ça se finirait, je ne voulais pas rester tout seul à ruminer dans mon coin. J’avais anticipé. Donc aujourd’hui je suis content que ça marche bien sans moi et que l’actionnaire, qui est un type bien, parvienne à ramener de la passion à Bollaert.

Sans être président, n’avez-vous jamais pensé avoir un rôle au sein du club ?

Jamais. Je suis vraiment passé à autre chose dans ma vie. Mon emploi du temps est partagé entre L’Equipe TV (chroniqueur, Ndlr), l’administration de la LFP (membre du conseil d’administration de la Ligue au collège des indépendants, Ndlr), et mon engagement auprès des enfants du Sénégal (notamment au sein de l’association ‘‘La chance aux enfants’’ et de multiples projets en lien avec le Secours Catholique, Ndlr). Entre deux matches du RC Lens, j’en ai bien assez !

Gervais Martel a refusé d’autres clubs

Et vous engager dans un autre club, cela vous a-t-il déjà traversé l’esprit ?

J’ai été contacté plusieurs fois par d’autres clubs, mais cela a toujours été inimaginable pour moi.

Pourquoi ?

Parce que je pense toujours à la première fois où mon père m’a amené au stade, à la fin des années 50, à l’époque de Wisniewski qui nous a quittés récemment (le 3 mars à 85 ans, Ndlr). Quand on est resté fidèle à un club aussi longtemps, on ne peut pas se renier et se retrouver ailleurs. J’ai été président, j’ai investi dans ce club, j’ai connu des réussites et des échecs, je mourrais avec la casquette de supporteur du RC Lens sur ma tête.

De vos années à la tête du RC Lens, de quoi êtes-vous le plus fier ?

De trois choses principales : avoir redonné une dynamique aux supporteurs, grâce à l’obtention du titre de 1998, avoir offert un endroit stratégique au club, la Gaillette, grâce aux recettes de la Ligue des Champions qui ont suivi, et pouvoir constater que beaucoup de jeunes sont sortis de notre centre de formation pour évoluer dans de grands clubs européens. Lors des huitièmes de finale de la dernière Ligue des Champions, j’ai regardé le match Manchester United-Atlético Madrid. A la fin, j’ai envoyé deux textos, un à Raphaël Varane, l’autre à Geoffrey Kondogbia, deux garçons que j’ai eus au club. C’est une grande fierté.

« J’ai été président, j’ai investi dans ce club, j’ai connu des réussites et des échecs, je mourrai avec la casquette de supporteur du RC Lens sur ma tête »

Avez-vous beaucoup de regrets ?

On ne reste pas aussi longtemps à la tête d’un club sans en avoir… Je me suis trompé sur certains entraîneurs, évidemment, sur certains choix également. L’un des plus malheureux a certainement été d’avoir préféré aller jouer à Amiens qu’à Calais, où il y avait une incertitude sur la vidéo surveillance, pendant les travaux du stade Bollaert en 2014 et 2015. Peut-être qu’on serait resté en Ligue 1…

Quel moment le plus fort pourrait illustrer ce que furent ces trente années lensoises pour vous ?

(sans hésitation) Le titre de champion… et plus particulièrement le jour où j’ai pris conscience qu’il était à notre portée, lorsque nous sommes allés gagner chez notre concurrent direct, le FC Metz. Là, je me suis dit : on va le faire ! Même lorsqu’on a perdu la finale de la Coupe de France une semaine avant notre dernier match décisif en championnat, je n’ai jamais vraiment douté. Emotionnellement, ce titre a dépassé tout le reste.

Si vous n’aviez à citer qu’un entraîneur, quel serait-il ?

Daniel Leclercq évidemment, le coach du titre, avec qui j’ai entretenu un lien très fort, presque fraternel. Au-delà, j’ai toujours eu beaucoup de respect pour les coachs, les Kombouaré ou Gillot, même si j’en ai viré certains, parce que j’estime qu’ils font encore un métier extrêmement difficile.

Et parmi les joueurs ?

La génération Warmuz, Wallemme, Sikora, Keita… même si je n’aime pas mettre en avant un joueur plutôt qu’un autre parce que j’ai toujours considéré le foot comme un sport collectif avant tout.

« Après la perte du titre contre Lyon, peut-être aurait-il fallu un autre actionnaire que Gervais Martel »

Qu’est-ce qui a manqué au RC Lens, après le titre de 1998 pour s’installer durablement au sommet du football français ?

Nous avons toujours été un club à faibles moyens financiers, représentant d’une ville moyenne de la même dimension qu’Auxerre, avec un stade qui accueille encore en moyenne plus de supporteurs qu’il n’y a d’habitants, plus de 30 000. Nous aurions pu durer un peu plus si nous avions réussi, entre 1999 et 2002, à confirmer le titre de 1998, notamment lorsque nous avons dilapidé huit points d’avance sur Lyon lors de la saison 2001/2002, en perdant le dernier match à Gerland.

On a gagné la Coupe de la Ligue (face à Metz), été en demi-finale de la Coupe UEFA (face à Arsenal)… on a fait ce qu’on a pu. Mais peut-être aurait-il fallu, à ce moment-là, qu’un autre actionnaire que Gervais Martel soit à la tête du club pour lui permettre de grandir et de franchir un palier supplémentaire.

Aujourd’hui, ce serait peut-être plus simple quand on voit le profil des nouveaux dirigeants des clubs français.

La société a changé donc, forcément, le foot a aussi changé, avec de plus en plus de présidents délégués, représentants de fonds d’investissement dont on ignore souvent l’origine et les motivations. La dimension financière est encore plus impactante qu’avant sur les résultats et le classement final.

Dans ce contexte, comment voyez-vous l’avenir du RC Lens ?

Je le vois bien… après avoir fait une bonne saison pour la remontée en Ligue 1, en terminant à une très honorable 7ème place, et en pouvant faire aussi bien cette année, peut-être même mieux, entre la 5ème et 10ème place. On a un staff et une cellule de recrutement qui fait un sans-faute.

Je dis bravo à eux ! Mais je sais par expérience que c’est quand tout va bien qu’il faut travailler encore plus. Si on respecte cette règle d’or, je suis confiant car le club a énormément d’atouts dans son jeu : un public extraordinaire, une situation géographique favorable, un stade qui appartient au club (bail emphytéotique), un centre technique (La Gaillette) rénové et un actionnaire qui mouille la chemise (Joseph Oughourlian, l’actuel président, Ndlr) !

« La rivalité avec le LOSC, une bonne chose »

Quid de la rivalité avec le LOSC ?

Cette rivalité est une bonne chose car, non seulement elle nous offre de beaux derbys, mais elle est également source de motivation, de progression, d’émulation. Comme un magasin dans une rue commerçante, il vaut toujours mieux qu’elle soit animée par de la concurrence. C’est le cas chez nous, ça nous interdit de nous reposer sur nos lauriers. Cette saison, on en est à deux victoires en championnat, à l’aller (1-0) et en Coupe de France (2-2, aux t.a.b. en 16ème de finale)… On attend(ait) le match retour chez eux avec impatience (16 avril) !

Lens-Lille, comme Saint-Etienne-Lyon, l’opposition culturelle est-elle encore d’actualité ?

Oui, ça reste vrai, ça doit rester vrai pour les supporteurs qui doivent aussi savoir être chauvins, tout en restant mesurés, quand arrive le derby. Cela ne m’empêche pas d’aller voir Lille jouer en Ligue des Champions contre Chelsea. En vieillissant, je me ramollis (rires), je dépasse ça…

Comme vous et votre père il y a 60 ans, que pourrait dire un père à son fils en l’amenant au stade en parlant de vous aujourd’hui ?

Attendez un peu, je ne suis pas encore mort (rires) ! Il pourrait lui dire que ce sont les joueurs de Gervais qui ont amené le premier titre de champion de France à Lens en 1998. Ah… ce titre, on y revient toujours !

Martel et le RC Lens, c’est…

Aucun autre président n’est resté aussi longtemps à la tête des Sang et Or, 30 ans, sur deux périodes, 1988-2012 et 2013-2017, avec autant de succès. Champion de France en 1998 (vice-champion en 2002), vainqueur de la Coupe de la Ligue en 1999 (finaliste en 2008), finaliste de la Coupe de France en 1998, demi-finaliste de la Coupe UEFA en 2000… Aucune ligne du palmarès du club ne lui échappe.

En L2 au moment de son arrivée en 1988, il fera du Racing un club européen qui participera à deux reprises à la Ligue des Champions (1999 et 2003) avec Daniel Leclercq puis Joël Muller, les deux entraîneurs les plus représentatifs de sa présidence, avec JeanGuy Wallemme et Antoine Kombouaré lors de son second mandat, Eric Sikora et Guillaume Warmuz étant les joueurs les plus emblématiques.

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