jeudi 23 mai 2024

Interview exclusive : les secrets de Christian Prudhomme, le grand patron du Tour de France

À lire

Arnaud Bertrande
Arnaud Bertrande
Rédacteur en chef — Pole Sport Lafont presse

Directeur du Tour de France depuis 2007, l’ancien journaliste nous a reçu longuement dans son bureau d’ASO. Christian Prudhomme évoque tous les dossiers du Tour de France. Entretien pour Cyclisme magazine et Le Quotidien Du Sport.

Pourquoi y a-t-il autant de chutes cette année selon vous ?

Parce que ça va trop vite ! Il y a une augmentation considérable de la vitesse largement due au matériel. Il faudra forcément que les instances fassent quelque chose. Pierre Roland m’a dit que sur Paris-Roubaix un coureur avait un 62 ! A chaque tour de pédale, il faisait entre 14m50 et 14m80 ! L’augmentation de la vitesse est exponentielle ces deux dernières années.

Elle pose problème non seulement pour la sécurité des coureurs, mais pour la sécurité en général. On ne peut pas prendre 1,8 km/h tous les ans dans les descentes de cols, mais aussi dans les traversées d’agglomérations. Alors cela passe-t-il par la limitation des braquets ? Ce qui est sûr, c’est qu’il faut agir. L’augmentation est aussi due aussi aux freins à disques. Ils freinent très très bien, mais du coup les coureurs vont plus vite, plus longtemps. Il y a également de plus en plus de jeunes, mais ils n’ont pas passé X années dans le peloton avec les us et coutumes, les habitudes.

Faut-il s’inquiéter de l’incivilité de certains spectateurs comme on a pu le voir au Tour des Flandres ou lors de Paris-Roubaix ?

Le public du vélo est un public formidable. Maintenant, dans un public formidable, il y a toujours des exceptions. Le monde du vélo a tout fait et nous aussi pour rajeunir le public et quand on rajeunit on a des gens un peu plus enthousiastes (sic). C’est d’une certaine manière la rançon de la gloire. Ça ne veut surtout pas dire qu’il ne faille pas s’y pencher et on s’y penche évidemment. Mais on n’aura jamais 3500 km de barrières sur le Tour ! Et encore faut-il que les gens ne passent pas de l’autre côté…

À LIRE AUSSI : toute l’actualité du cyclisme dans votre mag

Christian Prudhomme milite pour une revue du matériel

Avec les oreillettes, les coureurs sont également moins concentrés sur la route.

Quand j’étais gamin, c’était écrit dans le bus : « Ne parlez pas au chauffeur ! » Il y a le débat dans le monde du vélo entre ceux qui disent que l’oreillette est un élément de sécurité et ceux qui disent non. J’étais ravi d’entendre Brent Copeland (président de l’Association Internationale des Groupes Cyclistes Professionnels, Ndlr) dire que ce n’est juste pas possible qu’on laisse le boîtier de l’oreillette dans le dos parce que ça c’est tout sauf de la sécurité. Il faudrait trouver un système dans le casque.

Il y a des ingénieurs qui savent faire. C’est également assez incompréhensible qu’on n’ait pas fait des cuissards ou des maillots où au moins les coureurs ne soient plus brûlés ! J’évoque les brûlures, mais il me semblerait assez logique de se pencher notamment sur la fracture de la clavicule qui est la plus fréquente.

Certains disent que ces protections sont trop lourdes…

Il y a eu une grève des coureurs contre le casque et c’était après la mort de Casartelli (en 1995, Ndlr) ! Il a fallu la mort de Kivilev (en 2003 Ndlr) pour que le casque soit accepté. Il n’était sûrement pas parfait au début, mais aujourd’hui on n’imaginerait pas une seule seconde un coureur sans casque. Les coureurs s’habituent et ils s’habitueront. Ce qui compte, c’est l’équité.

Julian Alaphilippe, le chouchou des Français, ne devrait pas être sur le Tour de France. Ne trouvez-vous pas ça regrettable ?

Julian est un personnage emblématique, charismatique, sympathique et l’avoir est toujours très agréable. En plus, on va passer par Saint-Amand-Montrond (sa ville natale, Ndlr)… (rires) Après, il y a un changement de génération avec le départ de Thibaut Pinot, peut-être la dernière année de Romain Bardet. On attend Lenny Martinez pour plus tard ou Romain Grégoire au départ du Tour dès cette année. Il y a un changement de génération, il va falloir passer ce changement de génération avec des coureurs d’aujourd’hui comme David Gaudu ou Kévin Vauquelin qui va débuter sur le Tour. Guillaume Martin sera encore là avec Romain Bardet et ils peuvent très bien gagner des étapes. On est entre deux générations pour les Français.

« Les coureurs vont trop vite »

Peut-on encore innover sur le Tour de France ?

On a opéré un vrai changement ces 10 dernières années sur la première semaine du Tour. Si on trace une ligne du Pays basque à l’Alsace, toutes les montagnes sont à l’Est. Mais on ne peut pas raisonner que sportivement sinon on ferait tous les ans le Tour 2023 ! Donc bien sûr qu’il y a des endroits qu’on ne connaît pas encore. Les lacets de Montvernier, c’était une discussion au Salon de l’Agriculture avec l’ancien maire de la Toussuire.

Il me parle des lacets de Montvernier. Je prends mon portable et je regarde. J’étais passé 20 fois en bas sur l’autoroute sans jamais lever la tête. Je lui ai dit qu’on les mettrait sur le prochain Tour ! Sur les réseaux sociaux, il n’y a pas que des âneries ! La Planche des Belles Filles, c’est grâce à la cyclo des 3 Ballons. Sur les réseaux, tout le monde disait que c’était la montée la plus dure. Ça s’est fait comme ça.

En 2025, le Tour partira de Lille. Mais savez-vous d’où partiront les éditions 2026 et 2027 ?

Oui car on travaille sur trois éditions successives (sourire).

En 2025, on va fêter les 50 ans de la victoire de Bernard Thévenet. Qu’y a-t-il de prévu pour fêter cet anniversaire ?

Ça va être les 50 ans de la première arrivée sur les Champs et Bernard, évidemment, qui bat le plus grand champion de l’histoire (Eddy Merckx, Ndlr). Mais je ne peux vous en dire plus sur le Tour 2025… (sourire)

2025, ce sera aussi les 40 ans de la dernière victoire d’un Français sur le Tour…

… Le plus grand plaisir pour Bernard Hinault, ce serait qu’il ait un successeur. J’aimerais lui faire plaisir, mais je pense que le prochain vainqueur du Tour français est une Française (sic).

40 ans que la France attend un vainqueur tricolore

Ça fait 40 ans qu’on attend un Français en jaune à Paris !

Quand Thibaut Pinot a attaqué au Prat d’Albis (en 2019, Ndlr) derrière Yates, comme beaucoup, je me suis dit qu’il allait gagner le Tour ! C’était le meilleur grimpeur sans contestation possible dans les Pyrénées. Après, il y a cette blessure qui n’arrive jamais à un cycliste… Mais, au Prat d’Albis, dans le brouillard, j’ai cru qu’il allait gagner le Tour. Beaucoup d’amoureux du vélo se sont dit la même chose à ce moment-là.

Si Vingegaard n’est pas rétabli, ça peut ouvrir des portes.

2025, ce serait formidable, mais ce sera compliqué. Il faudra sans doute attendre trois quatre ans. Mais j’ai envie de voir ce que va faire Kévin Vauquelin qui a de vraies qualités. Après, il y a tellement de jeunes très bons aujourd’hui. Et pas seulement Pogacar ! Ils sont tous très jeunes et très bons…

… Avec une concurrence internationale plus grande qu’à l’époque de Bernard Hinault.

Et il y a encore de la marge ! Il y a grosso modo 35 nationalités différentes au départ du Tour et le Tour est retransmis dans 190 pays ! Les championnats du monde au Rwanda en 2025 feront peut-être qu’il y aura un appel d’air et que d’autres coureurs et pourquoi pas des Africains viendront dans le peloton. Cadel Evans, par exemple, a découvert le Tour dans le Bush australien en le regardant à la télé. C’est ce qui lui a donné envie de devenir cycliste.

Que vous inspire un Mathieu Van der Poel ?

C’était très très impressionnant d’être derrière lui à Paris-Roubaix. Etre derrière le champion du monde, dossard numéro un, seul échappé sur les pavés, il y avait une vraie émotion.

« Van der Poel n’est pas Le Cannibale »

Certains disent que c’est le nouveau Cannibale…

Le Cannibale, lui, il gagnait tout et je ne pense pas que Mathieu Van der Poel gagne le Tour de France mais, en revanche, il est hyper impressionnant. Il a une puissance bestiale et il pilote de manière dingue. C’est juste phénoménal !

Que répondez-vous à ceux qui se posent des questions parce que ça paraît tellement surhumain ?

Paris-Roubaix est une épreuve faite pour lui. Des échappées presque aussi longues, aussi impressionnantes, des Boonen ou Cancellara l’ont fait aussi.

Vous ne vous interrogez donc pas ?

Nous, ce qu’on a voulu il y a déjà des années, c’est qu’il y ait un organisme indépendant qui s’occupe des contrôles ; l’ITA (International Testing Agency, Ndlr). Si tous les sports n’ont pas accepté que l’ITA s’occupe d’eux, c’est peut-être qu’ils ne sont pas si mauvais que ça à l’ITA…

Des coureurs avec du panache comme Pogacar, Evenepoel ou Van der Poel, est-ce ce qu’ils manquaient ces dernières années ?

Ce qui est sûr, c’est que ça ne sortait plus par l’avant, mais ça se passait par l’arrière. Il y a une époque où les étapes de montagne étaient transformées en étapes de plaine du point de vue de leur scénario. On n’est plus là-dedans depuis 2019 et les frères pétards (sic), Julian Alaphilippe et Thibaut Pinot. C’est aussi pour ça qu’on retrouve beaucoup de jeunes.

La 2ème tranche d’âge qui regarde le plus le Tour, ce sont les 15-24, ans. Il y a encore plus de jeunes au bord de la route. Ils sont à nouveau intéressés par le cyclisme et par le Tour. La série Netflix a permis de mieux comprendre ce sport individuel qui se courre par équipe.

À LIRE AUSSI : l’interview d’Evenepoel

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Actu

spot_img
spot_img

À lire aussi