vendredi 19 août 2022

Cyclisme : la descente, l’enfer des coureurs

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Frédéric Denat
Frédéric Denat
Journaliste

A l’instar de Latour ou Roglic, de plus en plus de coureurs acceptent de regarder droit dans les yeux cette peur de la descente qui, parfois, les tétanise. Ce blocage psychologique est désormais une problématique bien appréhendée par des staffs enfin à l’écoute, qui savent pertinemment que si on ne gagne jamais un grand Tour dans une descente, on peut définitivement le perdre.

Il n’y a évidemment pas que dans les sprints que les coureurs prennent tous les risques et que les arrivées virent au cauchemar. Les traumatismes sont tellement importants qu’ils peuvent générer chez certains de vrais blocages psychologiques. Ainsi de Pierre Latour qui nous confiait en 2019 avoir fait un vrai blocage dans les descentes après sa chute dans l’UAE Tour aux Emirats Arabes Unis :

« A mon retour en course, dès que j’arrivais dans un virage, j’avais comme un flash et je revoyais ma chute où je me suis blessé. Du coup, je pilais. » La rééducation de l’ancien coureur d’AG2R aujourd’hui chez TotalEnergies ne se limita pas à récupérer physiquement de ses fractures des deux bras. Elle a rapidement consisté à travailler sur sa peur avec un préparateur mental, en l’occurrence Virginie Jacob Dalla Costa :

« Je connais Pierre depuis qu’il est au centre de formation, nous dit-elle. La descente n’a jamais été sa spécialité, mais de là à en faire un blocage, il suffit parfois d’une chute sans gravité pour que ça évolue mal. L’important n’est plus de faire le constat, mais d’agir, de réagir et de mettre en place un protocole qui va lui permettre d’aller au-delà de sa peur. »

La descente, une épreuve psychologique pour les cyclistes

Normalement très discrète sur la nature du programme alors suivi, la psychologue du sport a évidemment vu son ancien patient quitter le dernier Tour du Pays basque après une glissade vue et revue en boucle sur tous les réseaux sociaux.

Et de regretter « que les médias en fassent beaucoup trop pour faire le buzz. Parce que beaucoup de jeunes regardent ça et peuvent eux-mêmes être traumatisés et commencer à nourrir un vrai blocage. » Aujourd’hui chez TotalEnergies, Latour a intégré une équipe suivie par Fabien Deloche, coach mental basé à Annecy, également conseiller de l’équipe féminine de saut à skis et de tous les sportifs en quête de gains marginaux donc susceptibles de prendre tous les risques.

Avant de décoder les solutions pour lever les blocages, il se réjouit déjà de voir que les cyclistes qui en sont victimes l’expriment enfin.

« Longtemps, j’ai été rejeté par les fédérations où régnait une culture quasi militaire dans l’approche de la peur qu’il ne fallait surtout pas nommer. Heureusement, ce n’est plus une faiblesse qu’on cache, c’est une vraie problématique à gérer. Nous sommes là pour ça, d’abord pour poser les bonnes questions. Aux coureurs de nous donner les bonnes réponses, pour déterminer la nature consciente ou (et) inconsciente de cette peur. »

Un entrainement particulier pour les cyclistes

En faisant toujours du sur-mesure, car « chaque coureur a son propre vécu », c’est à travers des techniques très ciblées, de proprioception, de relaxation, de méditation, de connaissance de soi, d’hypnose parfois qu’il se propose de lutter contre cette peur-blocage « qui n’est là que pour prévenir d’un danger. Il ne faut donc pas la nier plutôt essayer de l’apprivoiser, s’en servir pour encore mieux se préparer, grâce à un meilleur matériel, un entraînement spécifique, une concentration plus approfondie et ciblée. On va faire en sorte que la peur transcende la concentration. »

En gros, l’idée est d’utiliser cette peur pour affûter tous ses sens, ne pas subir, être « ici et maintenant, pour éviter de gamberger en pensant trop aux éventuelles conséquences. » Qui peuvent aussi être purement matérielles. « Une peur peut en cacher une autre, explique Fabien Deloche, et être révélatrice d’un malaise plus profond : j’ai peur de descendre parce que si je tombe, et si je suis obligé d’arrêter le vélo, je n’ai pas de plan B, aucune reconversion prévue. »

« Ils se souviennent des bruits, des odeurs d’une chute… »

Cela peut aussi prévenir d’un ras le bol et d’une envie inconsciente d’arrêter la compétition, ce que notre intervenant appelle « du sabotage » ! Le plus souvent, il s’agit tout de même de la résurgence d’une chute ancienne, « la réactualisation d’une peur passée » qui peut aussi resurgir après avoir été simplement spectateur d’une chute.

Ainsi d’Andy Schleck qui ne se remit vraiment jamais de la mort de son équipier Wouter Weylandt dans une descente du Giro 2011. « Le processus est le même chez les sprinteurs, remarque Virginie Dalla Costa. Lorsqu’ils viennent me consulter, je suis toujours étonné de la précision avec laquelle ils me racontent une scène dont ils ont été les témoins. Ils se remémorent les bruits… on a l’impression d’être devant sa télé tellement ils arrivent à reproduire les conditions, jusqu’aux odeurs parfois qu’ils sentent encore. »

Désormais bien identifiée et reconnue par le milieu, la peur de la descente n’en demeure pas moins un vrai frein à l’ambition de ceux qui ne parviennent pas à la surmonter. Pour y parvenir, Pierre Latour avait effectué un stage avec un spécialiste espagnol de la descente en 2019. La première pierre à un processus de remise en confiance qui est remis en cause à la première glissade venue « parce que les coureurs sont des éponges émotionnelles et sont aussi capables de prendre en charge des peurs qui ne sont pas les leurs » conclue Fabien Deloche comme pour bien nous faire comprendre que la peur de la descente n’est pas qu’une question de trajectoire.

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