jeudi 23 mai 2024

Pogacar en a-t-il trop fait ?

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Non content de battre des records de précocité, Pogacar se démultiplie pour aller chercher un maximum de bouquets, sa façon à lui d’entrer dans l’histoire. Mais ses 12 victoires printanières en 18 jours de course dont Paris-Nice, le Tour des Flandres, l’Amstel Gold Race et la Flèche Wallonne (!), et surtout sa chute dans la Doyenne, portent en elles les germes d’un été plus laborieux.

« Tadej n’est pas un garçon patient. Il déteste attendre. Quand il aime quelque chose, il le veut tout de suite. Quand il a senti qu’il pouvait gagner la Ronde, il a voulu tout de suite y revenir. Il m’en a parlé tout l’hiver, beaucoup plus que le Tour de France… » qu’il a déjà gagné deux fois. Au lendemain de son succès dans le Tour des Flandres, son quatrième dans un Monument, dans L’Equipe, Mauro Gianetti, son manager, ne s’étonnait pas de l’état d’esprit de son coureur. « Il est clair qu’il n’aurait pas lâché cet objectif sans l’avoir atteint ». Ainsi fonctionne le champion slovène, en ogre insatiable qui ne lâche pas sa proie tant qu’il n’a pas pu la capturer.

Et il est fort à parier qu’il en sera de même avec les deux Monuments qu’il n’a pas encore gagnés ; Paris-Roubaix et Milan-San Remo. En attendant, face à un Vingegaard qui met sur pause un bon mois après son premier succès sur le Tour de France, pour se régénérer, et qui gère son programme avec la précision d’un équilibriste au-dessus du vide, Pogi, lui, enchaîne les courses avec toujours la même envie de les gagner, toutes.

Pogacar a fait moins de 10 000 kilomètres en 2022

En toute insouciance. Après la Flèche Wallonne et sa chute sur la Doyenne, sur les dix dernières classiques auxquelles il avait pris part, il avait toujours terminé dans le top 5, 6 fois premier et une 12ème place comme pire classement sur le Milan-San Remo 2020 en pleine crise sanitaire. De là à penser qu’il en fait trop… quantitativement…

En 2022, il ne faisait pas partie du top 10 des coureurs le plus souvent en course. Avec 55 jours de courses et 9210 kilomètres, il était loin de Pedersen et Martin. Depuis ses débuts professionnels en 2017, nonobstant l’année 2020 amputée par la Covid, ses saisons n’ont jamais dépassé 62 jours de course, ni jamais atteint les 10 000 km. Au même âge, entre 2016 et 2019, Roglic en faisait beaucoup allant jusqu’à 72 jours de course (en 2017), dépassant allègrement les 10 000 bornes avant de descendre à 8000 depuis qu’il a passé la trentaine.

À 28 ans, le bilan Van Aert (49 jours de courses maxi pour 8515 km de plafond en 2021) estforcément impacté par sa saison cyclo-cross. C’est plus vers Vingegaard qu’il peut le comparer, le Danois étant à 9421 km et 8678 km depuis deux ans avec 58 et 54 jours de course. Parmi les grands leaders, le record est pour Geraint Thomas qui y allait de 86 jours de course en 2015 pour 13 430 km. Entre le ressenti et la réalité, il est donc faux de croire que Pogacar en fait plus que les autres, il fait juste mieux qu’eux.

Une chute… Au meilleur moment ?

Quand il est là, il n’est pas du genre à prendre le départ juste pour apprendre, pour s’économiser et s’interdire d’attaquer ou de jouer les premiers rôles s’il en a la possibilité. Même dans les jours sans, la queue du peloton, très peu pour lui… Avant sa chute sur Liège-Bastogne-Liège, il avait été épargné par les coups du sort. Dans son malheur, ses deux fractures de la main, son opération, arrivent à la fin d’un cycle qui avait débuté mi-février et qui prévoyait un retour le 14 juin pour le Tour de Slovaquie… où il sera peut-être, son immobilisation ne devant pas dépasser les six semaines.

Si sa générosité dans l’effort est un atout à court terme pour décanter des courses ne peut-elle pas se transformer en handicap quand elle le soumet à des cadences importantes, qu’elle l’oblige parfois à puiser inutilement dans ses réserves ? Il y a un an déjà, avant d’envisager de gagner son troisième Tour d’affilée, la question se posait, sur son approche trop peu gestionnaire. Son manager, toujours, Mauro Gianetti n’était pas loin de le penser sur la RTBF :

« Il fait parfois trop d’efforts car il est emporté par son ambition et son envie. C’est son tempérament. Mais sur le moment, lui seul connaît l’état de ses jambes ! Impossible de lui imposer en permanence des tactiques trop contraignantes. » Dans le Granon l’an passé sur le Tour, alors que son entraîneur lui demandait d’attendre Majka pour l’aider à digérer son gros coup de barre, il a préféré se refaire une santé tout seul pour essayer de revenir sur Vingegaard. Et de perdre son maillot jaune…

Sur le Tour de France, un épuisemet fatal

Déjà sur le début du Tour, il n’avait pas hésité à sprinter à Longwy et à la Planche des Belles Filles pour aller chercher deux étapes, la première pour prendre le maillot jaune certes, mais la seconde pour la gloire en résistant à Vingegaard et Roglic sans prendre de temps… Cinq jours après, une grosse défaillance lui faisait perdre le Tour.

« Un leader, ça doit s’économiser, insiste Cyrille Guimard, gérer ses efforts pour les moments clés. Sur trois semaines, c’est indispensable pour tenir la distance et avoir assez d’énergie pour résister aux attaques ou attaquer. L’an passé, le fait est que Pogacar a peut-être manqué de lucidité. Il a fait des erreurs qui lui ont coûté cher. » Grisé par la réussite insolente qui lui avait permis d’aller chercher deux étapes, après ses deux premiers succès sur le Tour, le second avec plus de cinq minutes d’avance sur Vingegaard, il a sur-estimé ses forces.

« Quand vous êtes largement au-dessus des autres, ça passe, mais quand ça se joue à quelques secondes, c’est toujours celui qui gère le mieux ses efforts qui finit par gagner. » Quitte à le voir perdre de temps en temps, on préférera toujours la mentalité d’un Pogacar nouveau Cannibale à celle d’un Indurain ou d’un Froome représentants d’un cyclisme qui ne laisse rien au hasard et peu de places au spectacle. Surtout ne nous changez pas Pogi !

Tom Boissy

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