dimanche 25 septembre 2022

Rétro : Laurent Jalabert, la chute qui lui a fait changer de dimension

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Frédéric Denat
Frédéric Denat
Journaliste

Jusqu’à ses 26 ans, c’est en redoutable sprinteur qu’il se présentait sur les courses, un des meilleurs du peloton qui accumulait les victoires de prestige. Son passage dans les rangs des grimpeurs-puncheurs, qui fit entrer Laurent Jalabert dans la cour des grands, et suscita beaucoup de scepticisme, s’explique aussi par un changement radical d’objectifs. Datée au 3 juillet 1994, ce qui a tout fait basculer avait le goût du sang…

Le 3 juillet 1994, le destin de Laurent Jalabert a failli basculer… du mauvais côté. Pour son quatrième Tour, et après avoir outrageusement dominé une Vuelta (7 étapes gagnées !), c’est son profil de sprinteur qui en faisait le favori pour un maillot vert déjà gagné deux ans auparavant. Sauf que lors de la 1ère étape, à l’arrivée à Armentières, il était pris dans une chute collective au moment du sprint massif causée par la présence d’un policier trop imprudent qui avait franchi la barrière de sécurité pour prendre une photo.

A 60 km/h, la chute était terrible. Grièvement blessé, avec plusieurs fractures au visage, le Tarnais restait plusieurs semaines hospitalisé pour ne reprendre la compétition qu’en octobre pour Paris-Tours. S’il ne s’en est jamais vraiment ouvert publiquement, on peut considérer cet accident comme un virage capital dans sa carrière.

Une chute qui transforme Laurent Jalabert

Car ensuite, à 26 ans, il abordera son métier différemment, moins centré sur les sprints massifs, auquel il ne prendra que rarement part, davantage dans un profil de baroudeur ou de puncheur qui, au final, lui rapportera autant sinon davantage de points. C’est en effet cette chute du 3 juillet qui l’a poussé à élargir son registre et s’essayer sur des terrains qui ne lui étaient pas naturels.

Car une fois le traumatisme digéré et analysé, il lui est vite apparu évident que son potentiel était bien supérieur aux seules exigences de l’exercice du sprint qu’il n’abordait de toute façon pas tout en puissance, plutôt en félin, en équilibriste et en virtuose.

Face aux véritables spécialistes du genre, les Abjoujaparov, Ludwig, Cipollini ou Zabel, telles étaient ses limites. En se réinventant, à 26 ans, au moment où les capacités physiques sont au maximum, il allait changer de dimension et devenir un des coureurs les plus complets de l’histoire, capable de gagner sur tous les terrains, à l’instar de la nouvelle génération, d’un Van Aert presque aussi à l’aise en montagne, que sur contre-la-montre ou en arrivées massives.

A 26 ans, il se réinvente

D’un potentiel vainqueur d’étapes (1 sur le Tour, avec le maillot vert, 7 sur la Vuelta avec le maillot bleu avant 1994), toujours placé sur les Classiques, jamais gagnant, il se transformait en potentiel vainqueur de toutes les courses où il s’alignait.

Sans perdre cette vélocité qui allait lui permettre de gagner encore le maillot vert en 1995 sur le Tour, le Bleu sur la Vuelta à trois reprises (1995, 1996 et 1997), il remportait enfin son premier monument (Milan-San Remo en 1995), y ajoutait la Flèche Wallonne la même année (une seconde fois en 1997) avec le Tour de Lombardie (1997), deux Classiques de San Sebastian (2001 et 2002) ainsi que trois Paris-Nice (1995, 1996 et 1997), un Tour de Catalogne (1995), un Tour du Pays basque et un Tour de Romandie en 1999.

Mais c’est surtout sur le Tour que Jalabert est devenu Jaja comme Poulidor était devenu Poupou, dans sa capacité à fédérer tout un peuple autour de ses échappées fleuves, ses prises de risques un peu folles qui révélaient un profil d’aventurier au long cours. Son côté baroudeur, Jalabert le révélait d’abord en 1995, un 14 juillet, entre Saint-Etienne et Mende (14ème étape), pour une victoire acquise après 198 km d’échappée, passant en tête de la côte de la Croix neuve, depuis rebaptisée montée Jalabert.

L’un des plus grands cyclistes de son temps

Sur le Tour, cinq ans après, il remettait ça lors de ses trois dernières participations, le temps de porter le maillot jaune pendant deux jours en 2000, de gagner deux étapes et le classement de la montagne en 2001 et en 2002.

C’est au Plat d’Adet, lors de la 13ème étape, qu’il marquait le plus les esprits, s’échappant sur 162 km, passant en tête les cols de Menté, du Portillon, de Peyresourde et de Val Louron avant d’être repris dans l’ascension finale. En plus du maillot à pois, le prix du Super Combatif du Tour récompensait un esprit résolument offensif qu’il manifesterait une dernière fois l’année d’après, sans ajouter d’étapes à son palmarès, mais un nouveau maillot à pois et un statut de super combatif qui lui colle encore à la peau aujourd’hui.

Quelques semaines plus tard, à 34 ans, il mettait un terme à une des plus belles carrières de l’histoire du vélo national. Et si les hommages ne furent certainement pas à la hauteur de ce que sa carrière fut, c’est en grande partie à cause des soupçons de dopage qui l’ont accompagnée.

A partir de 1998, l’affaire Festina l’entraînait, lui comme d’autres, dans une zone grise dans laquelle il n’est jamais vraiment sorti, refusant, dans un premier temps, de s’astreindre au suivi médical longitudinal, en boycottant les courses en France, notamment le Tour en 1999, restant depuis sur ses positions malgré les révélations.

Dans le top 10 des meilleurs Français de l’histoire

Après celles de L’Equipe concernant son contrôle positif à l’EPO sur le Tour 1998, il déclara sur RTL : « Dopé, peut-être, à l’insu de mon plein gré, non. Je n’ai jamais participé à une quelconque organisation de dopage. Ça, c’est une certitude. J’ai toujours fait confiance aux gens qui m’entouraient. Je n’avais aucune raison de penser qu’il fallait être méfiant, que je pouvais être trompé. C’est comme ça que ça fonctionnait. Nous étions soignés, c’est vrai et il était très difficile de savoir, voire impossible, quels étaient les médicaments que l’on pouvait nous administrer parfois. »

Depuis, ses capacités de récupération et d’endurance hors norme qu’il exploite depuis sa retraite en faisant des marathons (2h45m52s à Barcelone en 2007) ou des triathlons (champion du monde Ironman en catégorie 50-54 ans en 2019 à Nice) crédibilisent la transformation qui fut aussi la sienne sur un vélo après sa chute.

Jalabert est toujours en grande forme

Pour le reste, il fut un coureur de son temps, ni plus vertueux, ni plus machiavélique qu’un autre, un cycliste forcément confronté aux tentations d’un dopage qui n’épargna pas la Once, l’équipe espagnole où il brilla entre 1992 et 2000 et où officiaient Manolo Saiz et le docteur Fuentes, deux des principaux protagonistes de l’affaire de dopage Puerto en 2006. Et si on n’est pas obligé de le rejoindre lorsqu’il défend Armstrong le jour de sa suspension à vie par l’UCI en 2012, toujours sur RTL :

« Quoi qu’il en soit, c’est un immense champion qui avait un talent énorme ! », et à l’instar d’un Richard Virenque, personne ne pourra jamais lui enlever sa popularité. Juste avant le Tour 2022, un jury d’anciens champions et d’observateurs ne s’y est d’ailleurs pas trompé qui l’a placé dans le top 10 des meilleurs coureurs français de l’histoire.

Palmarès, charisme, popularité… tous les critères étaient bons pour un classement qui a sacré Bernard Hinault devant Jacques Anquetil et Louison Bobet. Laurent Jalabert décrochait une très valorisante 9ème place, juste devant Raphaël Géminiani et derrière Julian Alaphilippe, André Darrigade, Bernard Thévénet, Laurent Fignon et Raymond Poulidor complétant le classement. Jaja se classait même 7ème au vote des internautes. Le Panda pour l’histoire…

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