lundi 26 février 2024

Entretien exclusif avec Philippe Sella (6 tournois gagnés) : « Faire un Grand Chelem, c’est magique »

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Jean-Marc Azzola
Jean-Marc Azzola
Journaliste

Véritable légende du rugby français, celui qui a fait tomber les records les uns après les autres (13 Tournois disputés, 6 gagnés dont 3 Grands Chelems, 50 matches, 14 essais) a été considéré comme le meilleur centre au monde. L’ancien agenais, Philippe Sella revient et se livre sur certains moments forts du Tournoi dont il a tant marqué l’histoire.

Comment allez-vous ?

Depuis deux ans, j’ai connu quelques soucis (un cancer de la prostate puis des ganglions, Ndlr). L’adversaire est coriace, mais je résiste. Les épreuves sont rudes par moments, mais je me fais suivre. La vie est belle. Il faut être sérieux dans le suivi. Néanmoins cela peut parfois perturber dans le travail et l’énergie. Maintenant, c’est un autre match.

Quand tu affrontes les All Blacks ou les Sud-Africains, des équipes concurrentes, si l’inquiétude prend le dessus sur la confiance, on n’est pas bien. Là, c’est pareil. Il faut avoir confiance en son entourage, les coachs sont les médecins. C’est ainsi qu’on reste debout et qu’on garde de l’activité.

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Philippe Sella, deuxième joueur le plus capé de l’histoire du rugby français

Vous demeurez le 2ème joueur le plus capé de l’histoire du rugby français avec 111 sélections (31 essais, 1 drop), derrière Fabien Pelous (118 sélections). Cela doit être une fierté.

C’est incroyable ! Je n’imaginais pas pareille longévité. Pendant l’adolescence, des rêves peuvent exister. J’espère que beaucoup de jeunes sont dans ce cas de figure et veulent jouer à un bon niveau. J’entretenais ce rêve depuis Agen. Je suis du Lot-et-Garonne. A Clairac, je jouais avec les copains.

Quand j’ai signé à Agen, j’ai franchi une étape supplémentaire. Le fils d’agriculteurs que j’étais aimait beaucoup le sport. Dans la ferme, j’ai pas mal travaillé en étant étudiant. J’ai passé mes diplômes pour devenir professeur d’éducation physique.

Quand j’étais au collège/ lycée, je connaissais des gars qui faisaient du 110 m haies, de la perche. Cela m’impressionnait beaucoup. Ils disputaient les championnats de France. Je me disais que c’était possible d’aller plus loin que localement. Je suis parti à Agen ; Je n’ai jamais été un joueur avec une musculature impressionnante. Cependant, j’avais une salle de musculation chez moi.

Car la préparation a toujours été un facteur important à mes yeux. Je cherchais aussi à développer mes compétences sur l’aspect physique par le biais de ces entraînements spécifiques. Ils m’ont permis de gagner en vitesse et en explosivité pour être justement à la hauteur par rapport à ce qu’on peut demander sur un terrain de rugby. J’avais fait pas mal d’athlétisme, du 4×100, mais le rugby restait mon sport principal.

99% de ses sélections comme titulaire

Sur ces 111 sélections, 110 le sont comme titulaire !

Pour arriver à cela et pour s’exprimer du mieux possible sur le terrain, il faut aussi impérativement qu’il y ait la confiance du manager, des coachs, des coéquipiers. Ensuite, chaque joueur doit être animé par cette volonté afin d’être le plus présent possible sur le terrain.

L’engagement, le focus et le fait d’être concerné sur son jeu et par rapport à l’équipe, c’est primordial. Il y a donc l’entraînement dont j’ai parlé, mais aussi quand on est sur le terrain on est un 15ème ou un 23ème homme. On travaille ensemble pendant des semaines et des semaines pour être le plus efficace possible. C’est une priorité par rapport au poste qu’on occupe.

Ton engagement doit être en connexion avec tes équipiers pour augmenter ton efficacité face à tes adversaires. Il s’agit de l’individu dans l’équipe contre une équipe. Il est important aussi de bien te préparer contre qui sont tes adversaires directs. Nous devons vraiment se mettre dans la connaissance du jeu de ton prochain adversaire. Surtout à notre époque où il n’y avait pas la vidéo comme aujourd’hui (sourire). Il fallait regarder d’autres rencontres. Il fallait avoir cette volonté d’aller chercher ces images-là.

Vous avez aussi été le premier joueur à atteindre le seuil mythique des 100 sélections…

C’est vrai (sourire). C’était en 1994. On effectuait une tournée au Canada et en Nouvelle-Zélande. Lors de ma 99ème sélection, on joue le Canada. Sur une chandelle, je vais au ballon. C’est involontaire. Je repousse l’adversaire en lui mettant la main sur le visage.

Je prends un rouge. Catastrophe ! Je rentre seul au vestiaire. Tu as beau être rugbyman, mais je me mets à pleurer. Je me dis alors : « Tu te mets déjà la tournée en l’air » ; Je prends un match de suspension ; Je pars ensuite en Nouvelle-Zélande, un pays que j’adore, avec une motivation décuplée. Je réfléchis énormément dans l’avion. L’ambiance est superbe. Pour la 100ème sélection, arriver à Auckland, dans ce pays magnifique, la connexion a été immédiate. J’ai évacué pendant cette tournée, ce qui s’était passé contre le Canada.

« Réaliser un grand chelem, c’est magique »

Et le Philippe Sella, dans quel état d’esprit était-il avant de disputer son premier Tournoi en 1983 ?

On dispute notre premier match en Angleterre (victoire de la France 19 à 15, Ndlr). Un moment très important. En 1979, la France se rend en Angleterre (victoire des Anglais 7-6, Ndlr). Je suis invité en Angleterre car j’ai remporté le concours du jeune joueur en cadets. Quel bonheur de m’y rendre avec mon père et les dirigeants du club, moi de Clairac !

Aller voir l’équipe de France, c’était fabuleux. Quatre ans plus tard, je me retrouve donc là, mais pour disputer le premier match du Tournoi ! Au début de la rencontre, je me dis :

« Ça y est, cela commence ». Avec tout ce que le Tournoi représente. C’est toujours une ambiance de folie. Cela est resté un moment très fort collectivement et personnellement que de jouer avec Rives et d’autres que j’admirais avant. J’ai croqué ce bonheur immense. Je voulais me rendre le plus disponible possible.

De 1983 à 1995, vous avez été sélectionné dans le Tournoi sans discontinuer. Treize participations, un record absolu français ! Vous attendiez-vous à durer si longtemps ?

Pas du tout ! On ne sait jamais ce qui peut arriver et jusqu’où on peut aller. Disputer 13 Tournois, ce n’est pas si facile. J’ai passé de très belles années en Bleus, avec l’encadrement, les équipiers. Ma devise était de rentrer sur un terrain pour prendre des initiatives et être engagé. Cette approche m’est venue de mes éducateurs à Clairac.

Cela m’a marqué. Le talent est une chose, mais cette volonté participative en est une autre. Etre perpétuellement en mouvement est une des premières qualités. Le placement, le replacement s’acquièrent aussi par les entraînements, les visionnages.

Vous êtes aussi le joueur français qui a disputé le plus de matches dans le Tournoi (50). Vous avez gagné 6 Tournois, lequel a le plus compté pour vous ?

Le Grand Chelem (1987, Ndlr) reste très marquant. Il y a eu d’autres très beaux Grands Chelems réalisés dans la décennie suivante. Réaliser un Grand Chelem, c’est magique. On dispute notre dernier match en Irlande (victoire de la France 19-13 le 21 mars 1987, Ndlr). Il n’y a pas eu de nuit. On a fait une journée de 24 heures !

« J’ai envie de voir une équipe de france qui s’envoie »

Et 1986, vous marquez aussi un essai lors de chaque rencontre, c’est un Grand Chelem personnel à la clé !

Cela reste un très bon souvenir aussi. On partage cette année-là la victoire dans le Tournoi (avec l’Ecosse, Ndlr). C’est resté comme un moment très chouette pour moi et pour l’équipe. On prenait beaucoup de plaisir ensemble. C’était bien visible à travers notre jeu. J’ai vraiment aimé tous ces Tournois dans les années 80/90. J’ai eu au passage de grands coachs comme Fouroux, Berbizier… Cela matchait.

Quel capitaine vous a particulièrement impressionné ?

Celui avec lequel j’ai toujours des contacts. Grâce à lui, j’ai rêvé de jouer 3ème ligne. Je me suis même teint en blond une fois ! C’est Jean-Pierre Rives. Il reste mon idole. C’est un artiste et sur le terrain il l’était aussi. Il mettait la tête où on ne met pas les pieds.

C’était la générosité personnifiée sur le terrain avec cette défense permanente, à courir, à chasser l’adversaire tout le temps. Il m’a inspiré par rapport à cette volonté d’être un joueur actif. Il était tellement disponible. Je le badais et je le bade toujours. Mon rêve était de jouer 3ème ligne comme lui.

J’ai joué beaucoup à l’arrière. Je suis passé au centre rapidement pour les besoins d’Agen. C’est comme cela que je me suis retrouvé ailier et centre en équipe de France. Finalement, j’ai eu un jeu de trois-quarts avec un peu de jeu de 3ème ligne (sourire).

Lors de ces 13 Tournois disputés, vous souvenez-vous surtout d’une nation très dure à jouer ?

Les matches les plus complexes étaient contre les Anglais. C’était souvent agressif. On était vraiment les meilleurs ennemis lors des Crunchs. J’ai ensuite été jouer là-bas (aux Saracens, Ndlr) pour m’imprégner de leur culture. Quand on jouait également le Pays de Galles, ce n’était vraiment jamais facile non plus. Une équipe jamais facile à manoeuvrer.

Par contre, on affichait souvent un beau taux de réussite. On avait toutefois perdu contre eux dans le Tournoi en 1994 (défaite 15-24, Ndlr). Cela a été un peu l’exception qui a confirmé la règle. Chez elle, l’Ecosse était aussi une drôle d’équipe. Pour s’imposer là-bas, c’était vraiment très dur.

Pendant tous ces Tournois, je trouve même que c’était l’équipe la plus compliquée à faire déjouer. On avait un jeu qui se ressemblait. Il y a toujours beaucoup de jeu en mouvement et de l’impact avec cette sélection. J’aime le rugby écossais.

Un Grand Chelem reste particulier

Lors d’un de ces Tournois ou pendant la préparation, avez-vous une anecdote ?

A la suite du Grand Chelem remporté en 1987, pour le banquet, on s’était gominés les cheveux. Coiffés les cheveux en arrière, on portait le smoking et les nœuds papillons. Un peu sur le style James Bond 007. Il y avait un peu ce côté show biz que Franck (Mesnel, Ndlr) appréciait.

Dans notre chambre, avant de se préparer pour le repas avec les bombes, on aurait dit des gosses. On était tellement heureux d’avoir gagné. Il doit bien y avoir une photo. Cela reste une image de bonheur absolu. Un moment exceptionnel.

Avec 14 essais dans le Tournoi, vous êtes co-meilleur marqueur d’essais avec Serge Blanco. Mais quel est celui qui vous reste le plus en mémoire ?

Il y a eu des essais très collectifs. Cependant, je me souviens en particulier d’un match en 1987 à Twickenham (le 2ème match du Tournoi le 21 février 1987, victoire 19 à 15, Ndlr). Si je devais en garder un, ce serait cet essai. Il y a cette prise d’initiative un peu folle et individuelle.

Je fais une interception dans nos 30 mètres. J’effectue une course de 60 mètres avec des ailiers derrière qui me poursuivent. C’est l’essai qui m’a le plus marqué.

Avec votre palmarès et votre empreinte dans le Tournoi, n’avez-vous jamais songé à devenir sélectionneur du XV de France ?

Non. Dans ma vie professionnelle, j’ai pris une direction dès mon retour d’Angleterre, à savoir dans la création d’entreprise d’événementiel et de communication, et ce pendant une quinzaine d’années. Quand on dirige une sélection, il faut s’y employer à 100%.

J’ai cependant eu la charge des U20 en équipe de France (de 2008 à 2012, Ndlr). Ensuite, je suis revenu aux racines dans mon club de cœur d’Agen. Je tiens à les remercier car ils ne m’ont pas trop sollicité quand j’ai eu mes soucis de santé.

« Je me suis teint en blond pour faire comme rives mon idole »

Qu’a-t-il manqué à l’équipe de France pour aller plus loin lors de la dernière Coupe du monde ?

Déjà, il y a eu une belle Coupe du monde avec une ambiance festive sur les terrains et des stades pleins. On a vu une belle équipe de France et une bonne génération. Sur cette Coupe du monde, les Sud-Africains sont venus contrarier les Anglais, les Néo-Zélandais et les Français. On voyait bien l’équipe de France aller au bout.

Les All Blacks l’espéraient aussi. Mais jamais rien n’est acquis. Les Boks ont été solides sur les bases. Sur la rencontre, je vais parler de faits de jeu. Il y a eu deux chandelles qui ont été récupérées. Cela a amené des points pour l’adversaire de sorte que l’Afrique du Sud soit devant. On enlève ces deux erreurs, on est dans le match.

Ils nous ont beaucoup gênés sur les montées très agressives très hautes. Même contre eux, les Blacks n’ont pas pu déployer leur jeu habituel. L’Afrique du Sud a joué avec ses caractéristiques, mais n’avait pas spécialement plus de talent que la France. Encore une fois, cette sélection nous a gênés dans l’expression de notre rugby.

Ils ont bien analysé le jeu français en nous coupant les espaces et en empêchant nos mouvements habituels. Cela s’est surtout joué sur le jeu aérien et sur la pression défensive. On peut être frustré, mais c’est le sport. L’équipe de France a fait plaisir. C’est une bonne sélection qui a été à la hauteur.

Fabien Galthié a été beaucoup critiqué. Avez-vous compris les reproches à son encontre ?

Non je ne comprends pas vraiment. L’équipe de France joue bien depuis un moment. Il n’y a qu’un champion du monde. Cela s’est joué à trois fois rien. On a pris une sacrée équipe qui a prouvé jusqu’au bout. Ils ont fait déjouer leurs adversaires.

Le sélectionneur ne risquerait-il pas d’être fragilisé et discuté en cas de Tournoi 2024 difficile ?

Le staff et le XV de France sont à la hauteur. Sur ce qui a été fait, probablement que des choses vont être revues. Fabien Galthié est quelqu’un de très exigeant. Il reste à l’écoute. Ce Tournoi s’annonce excitant. Je me sens coéquipier et supporteur. Avoir été international est une chose, ensuite tu es un ex. J’ai envie de voir une équipe de France qui s’envoie. Les Irlandais ont bien progressé aussi. Mais allez les Bleus !

Un dernier mot sur Antoine Dupont…

Je l’aime et on l’aime. C’est un très bon joueur et une très belle personne. C’est un magicien, un gagneur, un joueur très concerné. Il a de grandes aptitudes. C’est un gentleman sur le terrain. J’ai du mal à lui trouver un défaut (rires).

Y a-t-il du Philippe Sella dans Antoine Dupont ?

Non je pense qu’il est meilleur encore (rires). Il est juste magique. Quand il a le ballon, il amène du danger. Il est très observateur et impulse beaucoup de changements de rythme avec de la vélocité. Dupont donne énormément. Il est trapu et souriant. Même quand il court, il est souriant !

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