mardi 23 juillet 2024

L’interview souvenir de Dominique Bathenay (Saint-Etienne) : « A l’époque, on avait le temps d’exister »

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C’est un des joueurs emblématiques de l’épopée des Verts en Coupe d’Europe. Ses frappes de balle phénoménales, son abattage physique exceptionnel, sa générosité sur le terrain et sa frappe sur les poteaux (carrés) de Glasgow, en ont fait un joueur de légende. Plus de 40 ans après, il porte un regard plein de fierté mais très lucide sur l’une des plus pages d’histoire du football français.

Avec le recul Dominique, quel sentiment éprouvez-vous en repensant à l’épopée des Verts ?

De la fierté. La fierté d’avoir appartenu à ce groupe exceptionnel. On parle beaucoup de la finale de Glasgow, mais c’est une aventure européenne qui s’est étalée sur deux ou trois ans. Je suis fier d’avoir participé à cette épopée. L’aboutissement, ce sera cette finale que nous avons malheureusement perdue, mais il s’est passé beaucoup de chose avant.

Vous êtes devenu pratiquement immortels après cette finale que vous avez pourtant perdue…

Je crois que les gens ne voient pas que la finale. Comme je le soulignais, c’est l’ensemble de l’aventure européenne qui est aujourd’hui dans la mémoire collective. Il y a eu des exploits, des grands moments de communion avec le public…

Vous avez toujours des regrets ?

Non, je ne crois pas que l’on peut en avoir… J’ai revu le match récemment et on n’a pas tant bousculé les Allemands que cela. On a une idée du match qui fait qu’on l’on aurait été meilleurs, mais avant de marquer ce coup franc, le Bayern avait déjà eu l’occasion de marquer un ou deux buts.

Ivan Curkovic dit même que vous n’étiez pas au meilleur de votre forme et que finalement, vous avez surtout fait illusion…

Il n’a pas complètement tort. Nous avons joué sans Farison et Synaeghel, deux titulaires qui étaient suspendus, sans Rocheteau, blessé, moi-même je revenais de blessure…

« On a perdu à Glasgow, mais on est peut-être restés plus présents dans la mémoire des Français que les Marseillais qui ont gagné la C1… »

Malgré tout vous n’êtes quand même pas passé loin de l’exploit…

Ce que je sais, c’est que tous ceux qui étaient sur le terrain ont donné le maximum pour ramener la Coupe à Saint-Etienne. Après, il y a aussi cette équipe du Bayern, qui nous a empêché de faire ce qu’on avait l’habitude de faire. En face, c’était quand même pas n’importe qui… Pour gagner, il aurait fallu faire mieux.

Vous êtes quand même revenus en héros, avec la descente des Champs Elysées notamment…

Comme  je le disais, à cet instant là, c’est toute une aventure qui est saluée par la France. A l’époque, il n’y avait pas beaucoup de matchs diffusés à la télévision ou même à la radio. Toute la France pratiquement avait suivi nos matchs européens et s’identifiait en nous.

Il faut dire qu’il n’y avait pas de stars à Saint-Etienne, mais beaucoup de joueurs issus du club, comme vous…

Après les années fastes du début 70, Robert Herbin reconstruisait une équipe et s’appuyait notamment sur des jeunes, comme notamment les vainqueurs de la Coupe Gambardella (ndlr : Lopez, Merchadier, Synaeghel, Santini, P. Révelli, Sarramagna). Saint-Etienne était une ville de mineurs, on véhiculait des valeurs de travail, de courage, de solidarité…

C’était un peu l’antithèse du PSG aujourd’hui, avec ses stars achetées à coups de millions ?

(Il fait la moue) Je ne crois pas que l’on puisse dire cela… C’est toujours difficile de comparer les époques. A Saint-Etienne, tout était mis en œuvre pour nous mettre dans les meilleures conditions. Par exemple, nous avions deux kinés, ce qui était unique à l’époque, une piscine à remous dans le vestiaire, un terrain synthétique pour nous entrainer… On a aussi été les premiers à se déplacer en avion. Et puis ensuite, l’ASSE va faire son “PSG”, avec le recrutement de grands joueurs…

« Aujourd’hui tout va très vite. C’est devenu très difficile de s’ancrer dans l’histoire »

Comment expliquer aussi que, 45 ans après, le souvenir est toujours aussi vivace ? Même les plus jeunes font référence à vos exploits…

C’est la transmission entre les générations. Cette épopée était porteuse de valeurs qui ont marqué les esprits. Une génération de supporters a vécu avec, l’a accompagné, et l’a ensuite transmise à ses enfants, puis les petits-enfants. On a perdu à Glasgow, mais on est peut-être restés plus présents dans la mémoire des Français que les Marseillais qui ont gagné la C1…

Personnellement, lors de la finale vous avez 22 ans et déjà  95 matchs de Première Division derrière vous ! Comment s’est passée votre entrée dans l’équipe ?

A l’époque déjà, il y avait beaucoup moins de stagiaires que de nos jours. Les jeunes s’entraînaient tous les matins avec les pros. On se connaissait tous, ce qui facilitait notre intégration. La première année, à cause d’un problème de mutation, je m’entraînais avec les pros et je jouais en PH (niveau régional). La deuxième année, je jouais en Troisième division (ndlr : équivalent du National, division où jouait à l’époque les réserves des clubs de Première Division), la troisième année (ndlr : saison 73/74), j’ai profité des circonstances (blessés, suspendus) pour jouer en équipe première le plus régulièrement. Le mode de fonctionnement faisait qu’on se connaissait déjà tous et que les jeunes s’intégraient très facilement dans l’équipe première.

« Mes préférés ? Le match contre Split, en 75, et la demi-finale de 76 à Eindhoven »

Quand on regarde le parcours des anciens verts, on s’aperçoit que cela n’a pas toujours été très simple pour vous. Beaucoup ont dû se contenter d’entraîner des clubs amateurs…

Nous sommes quand même quelques uns à avoir entraîné des clubs professionnels, à l’image de Christian Sarramagna… Jacques Santini a même été sélectionneur, Ivan Curkovic président de la fédération serbe… je crois qu’on est dans la moyenne. La différence avec aujourd’hui, c’est qu’on ne pouvait pas se permettre d’attendre après notre carrière. On n’en avait pas les moyens. A cette époque, quand on arrêtait de jouer, il fallait tout de suite travailler. Laurent Blanc par exemple, a attendu quatre ans avant de prendre un club et s’est donné la possibilité de choisir. De notre temps, même si on gagnait correctement notre vie, ce n’était pas possible.

Revenons à l’épopée européenne des Verts, en dehors de la finale, il y a un match qui vous a marqué plus que les autres ?

Il y en a deux : le match contre Split, en 75, et la demi-finale de 76 à Eindhoven. En 75, lors du match retour, l’émotion était à son comble. On a senti une ambiance exceptionnelle autour de ce match. En face c’était quand même le football yougoslave, qui brillait en Europe à l’époque. Et puis il y a ce 0-0 à Eindhoven lors de la demi-finale retour en 76. On avait gagné 1-0 à l’aller et au retour, on est tous allé au combat pour défendre ce résultat. C’est pas le match le plus spectaculaire de l’aventure européenne, le plus flamboyant, mais c’était un gros match contre une équipe néerlandaise dans laquelle se trouvaient beaucoup d’internationaux finalistes de la Coupe du Monde en 74. C’était une performance collective aboutie.

45 ans après, quel est l’héritage que vous avez laissé aux Verts ?

L’héritage, c’est tout le passé du club. Cette épopée en Coupe d’Europe, mais aussi tous les titres gagnés plus tôt. Tous les clubs ont besoin de leur histoire pour avancer. Sans être péjoratif, si on regarde juste le club comme ça, Saint-Etienne est un club comme Bordeaux, Lens, Metz ou Lille… Mais son passé en fait un club particulier. Quand vous êtes à Geoffroy-Guichard, vous sentez tout le poids de l’histoire.

En 1996, vous avez passé quelques mois sur le banc de l’équipe première en fin de saison, sans parvenir à sauver le club, c’est un regret…

Le regret, c’est surtout de ne pas avoir eu l’occasion, dans ma carrière d’entraîneur, de prendre une équipe de Première Division en début de saison. Saint-Etienne ? Oui, forcément… Quand on est entraîneur, on veut entrainer les grosses équipes.

On dit les héros de 76 immortels, que faudrait-il pour qu’on les oublie ?

Je ne sais pas… Nous, on a eu le temps d’exister, de forger notre histoire. Aujourd’hui, on va de match en match, les joueurs sont de moins en moins identifiés à un club, tout va très vite. C’est devenu très difficile de s’ancrer dans l’histoire.

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